15e LETTRE D'INFORMATION
Novembre 2020

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Articles en ligne

Jamais deux sans trois
Naissance du manque d'objet

Maurice KHOURY, 2020-10-25

Résumé – Pour que la triangulation advienne, d’aucuns ont montré que le tiers réel n’est point indispensable et qu’il suffit d’être deux. Le mouvement présence/absence dans la situation duelle implique la prise en compte de la notion de manque d’objet que Lacan a élaborée dans les années 1950, en réponse aux théoriciens du modèle de la relation d’objet. Redéfinissant la notion freudienne de castration, il la complète par deux autres formes de manque : La privation et la frustration.
À partir des développements du texte, l’auteur termine par quelques exemples inspirés de la clinique.
Mots-clés – Relation d’objet. Manque. Castration. Privation. Frustration.



Cette nécessité d’axer l’amour non pas sur l’objet, mais sur ce que l’objet n’a pas, nous met justement au cœur de la relation amoureuse et du don. C’est ce quelque chose que l’objet n’a pas et qui rend nécessaire la constellation tierce de l’histoire de ce sujet.
J. Lacan, Le Séminaire, livre IV, p. 129.









Introduction


Dans l’exergue, la « constellation tierce » viendrait de ce que l’objet n’a pas… tiers en négatif constitué par ce que le « deux » ne possède pas, ou ce dont il manque. Et bien évidemment, l’objet – ce deuxième – ne peut être seulement pourvoyeur de manque, pas plus que parfaitement comblant et idéalement nourricier.

Pour que triangulation et accès à la tiercéité adviennent, d’aucuns ont montré que le tiers réel n’est point indispensable et qu’il suffit d’être deux ; avec une première condition cependant : un deuxième (l’objet) qui sait manier le jeu de la présence/absence, un deuxième qui pourrait manquer et auquel manquerait ce par quoi il ne peut être comblé par le premier. Une seconde condition : l’objet – mère secourable ou nebenmensch –, s’il se soutient d’une réalité physique (odorante, gratifiante et pourvoyeuse de soins), serait dans un rapport symbolique et constant avec un au-delà et se situerait dans une trame collective qui lui donne sa distinction, sa différence (de génération, de sexe) aussi bien que ses renoncements humanisants.

Je souhaite revenir dans ce texte sur le débat aussi passionné que riche d’enseignement que nous a apporté le procès de la notion de relation d’objet en psychanalyse et qui a atteint son point culminant au milieu des années 1950, quelques années après la scission au sein de la Société psychanalytique de Paris. Notion élémentaire et concept fondamental, l’objet – d’abord objet de la pulsion – s’est conceptuellement enrichi, donnant naissance à l’objet interne, transitionnel, fétiche, petit a, autistique et autres types d’objet. Dans la même veine et à la même époque, une variante de l’objet est introduite par J. Lacan sous le terme de l’autre (semblable, spéculaire, objet de méconnaissance) ou aussi l’Autre, s’ouvrant à un sens plus mythique, symbolique (impliquant le mouvement présence/absence) et déterminant le sujet dans son accès au collectif et au langage.

Au concept d’objet, s’associe la notion de relation. Si l’expression relation d’objet est extrêmement rare chez Freud, elle est plus souvent utilisée par K. Abraham puis par M. Klein, avant de trouver ses lettres de noblesse dans la psychanalyse britannique (Balint, Winnicott, Fairbairn…) pour laquelle l’enfant serait à la recherche de l’objet sécurisant plutôt que de la satisfaction comme répétition de l’expérience de satisfaction primaire (Freud, 1995).
Une relation a d’abord et en soi une signification de lien plus ou moins coordonné, engageant d’abord pulsions et objet partiels – bouche-sein par exemple – puis progressivement rapports intersubjectifs (à un objet total), par trop évolués par rapport à la notion d’objet contingent et accidentel d’abord défini par Freud et par lequel la pulsion peut atteindre son but, se pervertissant en toutes sortes d’objets substitutifs [1]. Mais pour Freud et dès ses Trois essais…, la trouvaille de l’objet a toujours été re-trouvaille d’un objet à jamais perdu.

Les différents développements de la notion de relation d’objet, donnant à ce dernier un statut structurant (ou déstructurant) pour la psyché humaine deviennent problématiques dès lors qu’ils commencent à prendre dans la théorie et dans la clinique une forme normalisante, définissant un devenir humain standardisé en fonction de la rencontre nivelée avec un objet génital, point de mire d’une relation comme finalité presque « sans histoire » (Bouvet, [1956] 2006) ; l’objet devient un « objet harmonique achevant de par sa nature la relation sujet-objet […] idée contredite par l’expérience humaine » (Lacan, 1956-57).

À partir de ce moment du débat analytique, l’équation change : à la place de la notion de relation d’objet, Lacan introduit sa théorisation du manque d’objet ou manque de l’objet, le sujet demeurant dans la quête d’un objet à jamais perdu. L’infans, s’il se structure à un niveau narcissique par des objets de soins primaires et des images d’identification aliénantes mais indispensables (dans leur gestalt unitaire et unificatrice), reste dans un rapport à lui-même criblé de blancs et parsemé d’une série d’incoordinations et de discontinuités traumatiques constitutives de la nature même de son être. Dans ce sens, l’objet serait « avant tout un poste avancé contre une peur instituée » et aurait pour rôle de masquer et de parer « le fond fondamental d’angoisse qui caractérise, aux différentes étapes du développement du sujet, son rapport au monde ». La notion de manque ne serait pas un négatif, « mais le ressort même de la relation du sujet au monde » (Lacan, 1956-57).

Adaptation, découverte de l’objet identificatoire idéal et quête d’un objet illusoire enfin trouvé [2], idée critiquée par Lacan qui se penchera sur la nature de l’objet ; d’où sa distinction entre différents types d’objet (réel, imaginaire, symbolique) et surtout, entre trois formes caractérisées de manque : privation, frustration et castration [3].

La castration, emblématique de l’organisation œdipienne devient plus complexe, irréductible désormais à la seule angoisse d’émasculation pénienne et à l’envie du pénis.

Le souci de précision et de cadrage conceptuel des trois formes de manque, associées à la « topique » lacanienne Réel, Symbolique, Imaginaire (RSI) a donné du fil à retordre à ceux qui s’y sont intéressés. Aussi j’essaierai, dans la mesure du possible, de reprendre avec prudence ces notions extrêmement complexes. Je partirai d’abord de la notion de comptage et de sa subversion en psychanalyse.


Les logiques unaire, binaire et tertiaire

La notion de comptage numérique est relative en psychanalyse. L’exemple emblématique est donné par la relation d’objet narcissique, avec la prédominance du un, là où le second devient objet presque inexistant ou instrument pour le un (dans ce cas, le deux n’advient pas et reste inclus et enclavé dans le un) ; l’exemple du 1+1=1 est représentatif du concept. Même chose pour les relations symbiotiques, où la relation duelle symbiotique reste de l’ordre de l’un par rapport à l’intrusion d’un objet externe qui a maille à s’y introduire : le deux (sujet-objet) de la relation duelle symbiotique faisant un et le trois, supposé séparateur, devient le deux. Autre exemple : la relation « à plusieurs » dans le cadre « à deux » du champ psychanalytique… et ainsi de suite.

C’est dire donc la contingence de l’ordre numérique quand il s’agit du psychique au sein duquel la confusion règne. Si le symbolique sait compter, distinguer les espaces (dedans-dehors…), temporiser la présence et l’absence, l’imaginaire reste ouvert à toutes formes d’ambiguïtés, de confusion de nombre, de générations et de sexe ou aussi, il peut rester un et un seul quant à sa réalité fantasmatique («tout le monde a un pénis»).

À titre d’exemple, la notion de privation chez la fille (dans la logique phallique binaire de la différence des sexes), ne trouve son sens que lorsqu’elle est introduite dans le registre symbolique [4], qui stipule qu’un objet peut manquer à sa place (symbolique). Plus précisément, la fille, entière et ne manquant de rien dans l’absolu, commence à « manquer » (de l’objet pénien) lorsqu’elle est comparée à un être différent qui en est pourvu. Aussi, la privation serait une absence – bien que réelle perceptivement – « d’un objet que le sujet peut concevoir comme devant lui appartenir, ou comme devant appartenir à celui qu’il perçoit comme en étant indûment dépouillé » (Chemama et Vandermersch, 1998). Du coup, le manque réel s’inscrit dans un registre symbolique. D’où l’aphorisme de Lacan, dans sa théorie du manque d’objet, que la privation est un manque réel d’un objet symbolique.

Le « d’abord, tout le monde a un pénis », devient « pas exactement… il y en a qui n’en ont pas… », avant de se solder par « visiblement et dans la gente humaine, il existe deux sexes primordiaux. » La complexité de la psychosexualité humaine et des implications et variantes retrouvées dans les catégorisations modernes de la sexualité du monde contemporain en découlent.

Avant d’avancer plus dans les différentes formes du manque d’objet, essayons de revenir aux circonstances historiques et aux débats qui leur ont donné naissance.


Le rapport à l’objet : une relation manquée

La naissance du manque d’objet

Nous sommes en 1956-57. Le séminaire de Lacan intitulé La relation d’objet s’inscrit dans le prolongement de la notion éponyme développée par des analystes comme A. Freud, M. et A. Balint, D. W. Winnicott, M. Bouvet…
Bouvet vient de publier son rapport sur la relation d’objet dans un ouvrage collectif. Il y décrit les différentes formes de relation d’objet qui caractérisent les fonctionnements névrotique, psychotique et pervers : les enjeux de la relation à l’objet « social », réel, ses ratages et aménagements, se lisent dans certains types de fonctionnement psychique : relation d’objet obsessionnel, hystérique et phobique, psychotique et pervers. Bouvet y décrit également les prégénitaux et les génitaux, ces derniers se spécifiant par une relation plus « adulte » à un objet ayant ses désirs propres plutôt qu’un objet ayant une fonction de complétude narcissique, comme c’est le cas chez les prégénitaux (Bouvet, [1956] 2006).

Malgré sa grande richesse théorique, une fêlure traverserait le rapport. Cette fêlure, Lacan en fait son cheval de bataille : pour lui, Bouvet y pèche en caractérisant l’apogée d’une relation « réussie », génitale, dans laquelle le sujet, de par la solidité de son moi, est désormais pris dans une finalité adaptative et socialisée. Ce qui peut être pris comme une sorte d’aboutissement est pour Lacan un leurre imaginaire représenté par un semblable (l’autre) qui fait figure d’écran au sujet constitué par l’inconscient et le langage qui l’a déterminé. Cet écran ne serait qu’un poste avancé qui cacherait des objets à jamais introuvables, mais qui peuvent être représentés sous différentes formes. Il distinguera alors entre objet réel, imaginaire et symbolique ; il fera également la différence entre manque réel, manque imaginaire et manque symbolique, fécondant le concept freudien de castration auquel il ajoutera la privation et la frustration : triade qui s’articulera à son tour à la question du manque.

Qu’est ce qui manque à son endroit ? Qu’est ce qui n’a jamais été à sa place et pourrait l’être en quelque sorte – mais qui peut ne jamais y avoir manqué ? Qu’est ce qui est revendiqué et demeure en dérobade continue, désespérément non atteint ? Qu’est ce qui manque, alors que l’organe est bel et bien à sa place ?


La privation : manque réel d’un objet symbolique

J’ai donné plus haut l’exemple de la privation chez la femme, dont le manque réel d’organe pénien s’inscrit dans une comparaison (symbolique) avec l’homme. Nous pouvons en dire autant de l’homme avec la question de la tumescence-détumescence. Un homme peut également être dans la privation quand on introduit la question de la présence-absence de l’érection. Dans ce cas, le manque – dans la détumescence – est réel, aussi et surtout s’il est comparé à la tumescence. Autrement et a priori, l’homme, comme la femme, « ne manqueraient de rien » – si une autre situation, de comparaison symbolique (état ou objet qui n’est pas à l’endroit où il est attendu) n’entre pas en jeu – le pénis de l’homme comparé à son absence chez la femme, et l’érection masculine, comparée à son absence. « L’avoir devient chose dérisoire, s’il n’est pas le lieu d’une certaine métamorphose », souligne Monique Schneider (Schneider, 2018).

Exemple moins typique, la privation est aussi conçue comme l’un des temps de l’Œdipe où la mère est privée de son enfant – pour que celui-ci puisse accéder à son propre désir –, dans une comparaison à l’étape antérieure d’appropriation de celui-ci dans la relation fusionnelle. De son côté, l’enfant va se trouver privé de son identification phallique auprès de la mère et cette dernière, du phallus qu’elle a pu trouver en l’espèce de son enfant.

Qu’en est-il de la frustration, deuxième forme du manque d’objet ?


La frustration : manque imaginaire d’un objet réel

La frustration est du domaine de la revendication, de l’insatisfaction (imaginaire), malgré la multitude des objets réels utilisés à des fins de satisfaction. Elle est surtout du domaine des exigences sans limites, exigences rythmées et réduites par les limites imposées aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur.

« La frustration se rapporte au premier âge de la vie. Elle est liée à l’investigation des traumas, fixations, impressions, provenant d’expériences préœdipiennes » préparatoires à l’Œdipe. Ces expériences sont liées à des objets réels – le sein maternel par exemple – et plus tard, aux objets pulsionnels divers selon les différents stades de la psychosexualité de l’enfant. Elles sont « marquées par un élément d’ambivalence, qui fait que la position même du sujet participe de la position de l’autre, que le sujet est deux [5], qu’il participe toujours à une situation duelle » (Lacan, 1956-57, p. 62).

Voilà comment évolue la notion de frustration chez Lacan : de cette situation à deux et à partir d’un objet partiel jouissif, le sein (dont la mère est l’agent), la mère va devenir un objet total et va commencer à adopter une position de contrôle et de puissance – fut-elle favorable – face à un sujet en détresse (Hilflösigkeit) ; elle devient réelle, désormais capable d’emprise mais aussi de don : « Ces objets qui étaient jusque-là, purement et simplement, objets de satisfaction, deviennent de la part de cette puissance, objets de don. » Ces « objets que l’enfant veut retenir auprès de lui, ne sont plus tellement des objets de satisfaction, mais ils sont la marque de la valeur de cette puissance qui peut ne pas répondre, et qui est la puissance de la mère. » L’objet devient donc un témoignage de don et doublement, possible de satisfaction : « il satisfait à un besoin mais symbolise aussi une puissance ou toute-puissance favorable. » [6] (Lacan, 1956-57, p. 68) Le don ou son retrait, passe désormais dans la théorie lacanienne pour fondamental, dans une dialectique où l’on donne – ou on se fait don – comme don d’amour ; ou alors on demande à l’autre (l’enfant) de combler ce qu’on n’a pas. Le célèbre Que vuoi ? (Que veux-tu ?) lacanien est typique de la demande d’un autre à combler, dans le désir du sujet.

C’est le cas des enfants qui passent leur vie à donner au parent, désespérément en quête de complétude narcissique, ce qu’ils n’ont jamais pu obtenir eux-mêmes ; ce sont en général des enfants qui se mettent, « les premiers », à donner et à créer ce qu’ils n’ont pu obtenir d’un parent vide ou fragilisé narcissiquement. D’où le puisent-ils ? « D’eux-mêmes », disent certains patients. Ce qui donne raison au bien connu aphorisme repris par Lacan dans son séminaire sur la relation d’objet : « L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas » ; et d’ajouter quelques années plus tard : « … à quelqu’un qui n’en veut pas. »

Comment peut-on donner ce qu’on n’a pas ? Justement, en confectionnant et en créant des objets de don (qu’on ne possédait pas a priori). La clinique nous offre quotidiennement des exemples sur ce sujet. J’y reviendrai dans les quelques exemples cliniques que je donnerai.


« Frustration de l’amour et frustration de la jouissance sont deux choses différentes » [7]

Avant de continuer avec la troisième forme de manque d’objet (la castration), notons que le débat opposant théoriciens de la relation d’objet et théoriciens du modèle de la pulsion prend ici une tournure plus dialectique.
La pulsion et son objet deviennent ensemble inclus dans la question du rapport au don et au manque... le plaisir-déplaisir oral, anal ou phallique, devient inclus dans une dialectique de don et d’accueil ; mouvement qui inscrit la libido dite des stades, dans la libido de la relation de puissance, du don à l’autre et de la frustration du don. L’objet donne ou retire (une satisfaction directe, différée, incestuelle, symbolisée ou criblée de trous) et le sujet prend ou refuse, crée un don ou se donne, partiellement ou entièrement ; conceptualisation désormais nouvelle et subversive de la relation d’objet qu’on peut dire relation de manque d’objet à deux sens. Le modèle de la pulsion y est alors inclus, et prend pour Lacan une place différente : il le situe dès lors du côté de la pulsionnalité imaginaire à l’égard de cet autre spéculaire, saturé par les mouvements d’amour et de haine, ce qu’il développe dans sa réflexion sur L’agressivité en psychanalyse et le Stade du miroir (Lacan, 1948, 1949).

Frustration du don d’amour et frustration libidinale sont donc à différencier. À partir de l’interdit de l’inceste (dette symbolique qui structure le sujet social), un autre type de don reste possible et permet l’engagement de l’être humain dans une tiercéité qui ouvre les voies de la socialisation et de la sexualité humaine par la « castration », pour Lacan, manque symbolique. À noter qu’avec Freud, le terme de castration a souvent été employé pour signifier privation ou frustration. On décrit souvent une personne castrée en signifiant un état de dépossession, de dénuement et de privation. Pour Lacan, la castration comme manque d’objet prend un autre sens.


La castration : manque symbolique d’un objet imaginaire

Le manque de la castration est symbolique dans la mesure où le sujet acquiert une place spécifique dans un ordre symbolique et se défait de l’illusion triomphale du « tout avoir », propre au sentiment de toute-puissance (véhiculé par le Phallus, objet imaginaire).

La castration est en rapport avec la loi et le renoncement. Elle est structurante pour le psychisme en ce qu’elle implique l’interdit de l’inceste, articulant désir et loi symbolique (non naturelle). Elle n’interdit pas l’accès au plaisir mais elle l’ordonne et l’organise. Le manque dans la castration est « situé », au regard d’une appétence sans freins ; il est « symbolique » car comparé à un déploiement effréné du désir – ici pulsionnel. Son objet est imaginaire (le Phallus), dans la mesure où il engage une image caractérisée par trop d’amour et de haine, destructrice et source d’emprise. La castration ordonne les relations humaines et les protège contre l’éclatement dû au déchainement des pulsions sans frein (registre imaginaire).

Dans la clinique, la règle d’abstinence serait un exemple type de castration symbolique, qui engage un renoncement réglé par la loi du cadre analytique, au regard d’un objet supposé être le lieu ultime et imaginaire de jouissance (l’objet-analyste dans le transfert et le patient dans le contre-transfert).

Dans une position critique, A. Green décrit l’acceptation de la castration symbolique chez Lacan comme synonyme de soumission et de fixation masochiste « qui réjouirait tous les dictateurs de la planète qui n’en demandent pas plus » (Green, 1990). Face à cette position radicale, je note cependant la nuance qui fait de la castration symbolique une matrice qui n’empêche point les réalisations réelles, comme une certaine liberté de penser, d’agir et d’orienter sa sexualité ; l’interdit de l’inceste et du meurtre comme pulsions primitives, n’est pas synonyme d’interdit de toute pulsionnalité humaine.


Pour résumer

On est dans la privation quand le manque – bien que réel – se situe comme manque surtout par rapport à un objet distinct existant quelque part, ailleurs. On est dans la frustration quand on imagine qu’un objet réel (sein, pénis, analyste comme objet de transfert) peut constituer un objet de jouissance absolue, alors que réellement objet perdu, toujours en quête d’être rencontré à nouveau dans les aléas du désir. Finalement, on est dans l’acquis de la castration quand – soumis à la loi de l’interdit de l’inceste et prenant sa place dans un ordre qui paradoxalement, n’empêche nullement la satisfaction avec d’autres objets substitutifs –, on arrive à renoncer aux interdits primordiaux, à savoir l’objet de l’inceste et du meurtre.


Clinique

Dans la clinique quotidienne, il est des « nourrissons savants » qui ont eu à nourrir désespérément des parents en quête de satisfaction et en demande permanente à l’endroit de leurs enfants. Le désir de l’enfant est entravé ou suspendu et dérivé vers un masochisme moral, une pathologie de la relation dans lesquels ce que je nommerais l’« identité de manque » devient l’identité d’existence et de prédilection. Autrement dit, l’identification au manque de l’autre devient une identité sans laquelle point de salut psychique.

Les élaborations lacaniennes sur la question du manque d’objet montrent la distinction majeure entre la perte de l’objet dans la généalogie de la névrose (Freud, 1926) et le manque dans l’objet – objet pourtant présent – dans l’éclosion du symptôme (fragilisation, dépossession, maladie…).

Lacan part de l’exemple d’une élève de Anna Freud en pointant le moment de l’apparition du symptôme phobique chez une fillette placée dans un orphelinat. Il montre que malgré les absences, parfois très longues de la mère (qui avait perdu son époux, le père de la fille, pendant la guerre), le constat de la différence des sexes, les activités auto-érotiques et les différents incidents, la fillette se portait bien jusque-là. Curieusement, le symptôme phobique avait éclaté au grand jour quand la mère, à la suite d’une maladie, était venue un jour à l’orphelinat « sous une forme débile, appuyée sur une canne, malade, fatiguée » ; et à Lacan de se poser la question de savoir « à quelle moment la phobie devient nécessaire ? » - À partir du moment où la mère manque de Phallus, continue-il. Manière de montrer que l’organisation de la phobie comme issue névrotique n’est pas seulement tributaire de l’angoisse de castration et des enjeux du conflit névrotique à l’œuvre mais aussi et surtout du « manque » dans la mère que la fillette aurait à combler.

Dans un autre exemple issu de ma pratique, Nina se retrouvait face à un souci fondamental : comment pouvoir « disparaitre » tranquillement, du jour au lendemain, sans tambours ni trompettes, vers des destinations lointaines, une île, un pays peu visité, difficilement accessible, sans que ses proches n’aient à la « localiser », attendre, l’attendre… Dans sa fratrie de cinq, elle était l’enfant prédestiné par laquelle ses parents étaient comblés. Elle était « réponse à tout », portant le fardeau de cet objet qu’elle incarne et qui comble les attentes radicales de ses parents. Enfant, elle était très attachée à sa mère, dans une relation, dit-elle, fusionnelle. Sa mère, femme du monde, répondait systématiquement à sa demande d’amour, avec une expressivité affective sans limites…

Au fur et à mesure du cheminement analytique, il ressortait avec évidence que dans cette mère adulée et sans failles, une béance s’y reflétait secrètement, ce que seule, Nina pouvait entrevoir et deviner. Un symptôme d’étouffement, avec des phobies et des rêves claustrophobiques sont alors apparus quand la mère, s’occupant de son propre père avant la mort de ce dernier s’est effondrée, montrant un tableau de symptômes dépressifs qui lui a valu un arrêt de ses activités mondaines, un retrait social ainsi qu’une tiédeur affective à l’égard de ses proches. L’angoisse que l’analysante devait éprouver avait cheminé pour se réorganiser en une série de symptômes, associés à la compulsion de s’éjecter loin de tout, jusqu’aux contrées les plus lointaines.

Dans un deuxième cas de figure, j’avais fait allusion à un analysant – nourricier savant –, grand bricoleur et créateur d’objets en céramique. Ses objets étaient toujours destinés à être offerts en cadeau. Malgré la valeur de ses créations, elles n’étaient jamais partagées en public ou dans des vernissages dans un but artistique ou de rentabilité économique. Objets de don, ses créations contrastaient étrangement avec son histoire de dernier enfant de la fratrie, toujours oublié, privé de ce dont ses sœurs et frères jouissaient. Il donnait et ne recevait pas, toujours avec grand plaisir ; il confectionnait son amour pour les autres, peu soucieux de ce qu’il pouvait – ne pas – en recevoir, se contentant de très peu et n’exigeant jamais rien. Son analyse lui avait alors montré combien son don était une manière de confectionner ce qu’il n’avait pas, au point de se constituer comme indispensable pour ses proches et amis. Il s’était alors rendu compte qu’en « créant » son amour pour les autres et dans ses objets, il créait un espace de demande par le don.

La suite ne fut pas immédiatement heureuse : en se créant un cadre et des limites à ses dons inconditionnels, il commençait à être lâché par ses proches avant de se rendre compte du gain apporté par l’appropriation subjective de sa quête d’être reconnu par ses dons effrénés. Le réinvestissement subjectif avait mis des années à s’instaurer, avec le tissage de relations sociales plus limitées mais plus authentiques.


Conclusion

Nous pourrions souscrire à ce que dit Green [8], qu’en intégrant la place de la castration dans une théorie plus globale du manque l’on tend à brouiller la différence entre préœdipien et œdipien (le Phallus ayant une portée au-delà des stades et des structures) ou encore à diluer la clinique dans une version philosophique du manque. Je pense néanmoins que la clinique demeure généreuse en démonstrations et couvre une multitude de logiques théorico-cliniques qui ne s’excluent pas nécessairement. Ainsi, l’on voit bien dans notre pratique comment, aussi bien, les manifestations de l’angoisse de castration comme fantasme (avec ses représentations d’affect et de mots), que la castration symbolique dans son rapport à la loi de l’interdit et la limitation de la toute-puissance, peuvent s’exprimer côte à côte.

Par ailleurs, la nouveauté apportée par la théorie du manque d’objet réside dans une certaine « magie » du deux, incluant en lui-même la potentialité de son affranchissement. C’est dans la relation duelle que se dessinent les prémices du trois et de toute tiercéité possible ouvrant le rapport au monde.

Sur un plan plus conceptuel, je note la place fondamentale de la notion du manque d’objet dans une articulation des modèles de la pulsion et celui de la relation d’objet ; la théorie de l’expérience de satisfaction plaisir/déplaisir et son intégration dans un circuit pulsionnel dont l’autre se saisit et en devient maître, se comportant en « objet total » (Klein) qui peut satisfaire ou frustrer, donner ou priver, reconnaitre ou désavouer.

Je pense que Lacan, dans son apport, introduit ici un débat dialectique singulier qui le place parmi les théoriciens de la relation d’objet tout en récusant le statut que ces théoriciens pourraient donner à l’objet comme finalité ; objet qui constitue pour lui un poste avancé et une image aliénante contre le fond fondamental d’angoisse qui caractérise le rapport du sujet au monde.


Notes

1. Perversions d’objet et de but.

2. « Où est ta moitié ? », en parlant d’un/une partenaire, se situe dans la droite ligne du mythe d’Aristophane exposé dans Le Banquet de Platon.

3. Dans L’avenir d’une illusion, Freud avait parlé du triptyque frustration, interdiction et privation dans leur articulation à l’insatisfaction pulsionnelle et au processus œdipien (Freud, 1927).

4. Schématiquement, une définition du symbolique chez Lacan (à distinguer du symbolisme – des rêves par exemple – chez Freud, ainsi que du travail de symbolisation chez le bébé) : au-delà des relations d’identification duelles spéculaires développées dans le stade du miroir (Lacan), c’est le monde des différences, des distinctions, de la temporalité et des mouvements de présence-absence qui déterminent et préfigurent la construction psychique chez l’humain. Ce monde s’ordonne par des objets qui se représentent mutuellement et prennent sens en fonction de leurs distinctions.

5. Nous soulignons.

6. À noter que Lacan met au premier plan la toute-puissance maternelle au détriment de la toute-puissance de l’enfant.

7. Ibid, p. 125. Jouissance est à entendre ici dans le sens de libido sexuelle.

8. Ibid, p. 100.



Références bibliographiques


Bouvet M., La relation d’objet, Paris, Puf, « Le fil rouge », 2006 [1956].
Chemama et B. Vandermersch (dir.), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Larousse, 1998.
Freud S. (1895), Esquisse pour une psychologie scientifique, La naissance de la psychanalyse, lettres à W. Fliess, notes et plans 1887-1902, Paris, PUF, 1956.
Freud S. (1926 d [1925]), Inhibition, symptôme et angoisse, trad. fr. M. Tort, Paris, PUF, 1965 ; OCF.P, XVII, 1992 ; GW, XIV.
Freud S. (1927 c), L’avenir d’une illusion, trad. fr. M. Bonaparte, Paris, PUF, 1971, OCF.P, XVIII, 1994 ; GW, XIV.
Green A. Le complexe de castration, Paris, Puf, « Que sais-je ? » 1990.
Lacan J., L’agressivité en psychanalyse, Écrits, Paris, Éditions du Seuil, 1966 [1948].
Lacan J., Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, Écrits, Paris, Éditions du Seuil, 1966 [1948].
Lacan J., Le Séminaire IV, La relation d’objet, Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 225 [1956-1957].
Schneider M., L’« Orient sémite » et les aléas de la puissance masculine, Revue française de psychanalyse, t. LXXXII, n° 4, 2018, p. 881-895.

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Peinture : Katya Traboulsi, "Des autres".




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