Vous pouvez consulter le texte intégral de la conférence Les solutions masochiques ; Enjeux et pistes thérapeutiques (M. Khoury), donnée le 21 février 2019 dans le cadre des activités scientifiques de l'ALDeP.

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LETTRES D'INFORMATION

CONGRÈS INTERNATIONAUX
2019

PUBLICATIONS

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Conférences en ligne

Les solutions masochiques
Enjeux et pistes thérapeutiques

Maurice KHOURY

Cette conférence, légèrement remaniée, a été prononcée le 21 février 2019 dans le cadre des conférences de l'Association Libanaise pour le Développement de la Psychanalyse.


Mes réflexions de ce soir tournent autour du masochisme comme l’un des visages de la haine et de l’amour (écrits de Sacher-Masoch), mais également comme l’une des solutions face à la haine destructrice, haine envers soi-même et capacité du psychisme à déclencher lui-même son auto-destruction.

Je ferai rapidement un passage en revue de l’évolution du concept dans la théorie, avant de donner quelques exemples littéraires et culturels, pour ensuite résumer mes hypothèses cliniques sur le masochisme dans la cure et comment j’ai essayé de l’appréhender dans ma pratique ; avec les tâtonnements, les impasses qui ont gelé le travail à des périodes de l’analyse dans certains cas, ainsi que les relances et la poursuite du processus, surtout quand mon « acharnement » à aider se calmait.

Le titre d’abord. Pourquoi « Solutions masochiques » ? C’est sans doute l’une des spécificités de la psychanalyse, que celle de voir dans les formes cliniques qu’elle approche, déjà une solution effectuée par la psyché. Rêve, Inhibition, symptôme et angoisse, névroses, psychoses et perversions sont déjà en eux-mêmes, avant toute appréhension et compréhension, une solution de l’économie psychique ; solution de compromis temporaire, solution défensive et parfois, solution destructive dans un après-coup… mais solution quand même. Ce que d’autres approches appréhendent comme un phénomène à affronter, à éradiquer, la psychanalyse l’appréhende comme lieu de négociation du psychisme par lui-même.

Une remarque que je trouve fondamentale, est que le psychisme nous donne des chances, des aménagements économiques – je parlerais volontiers ici d’un travail d’élaboration minimale, travail de rêve, travail de symptôme, travail de trauma – à condition de pouvoir y comprendre quelque chose dans un après-coup et de continuer par une élaboration psychique patiente… sinon, cet aménagement pourrait se retourner contre le psychisme et le corps : hystéries graves qui se retournent en tentatives de suicide, somatoses qui se retournent en maladie somatique grave, avec une immunité qui lâche.

La question du masochisme, qu’il soit masochisme pervers, érogène, féminin ou moral, n’échappe pas à cette équation. Cette pathologie de la pulsion, de l’altérité, qui touche le corps, la vie sociale et relationnelle se présente comme une solution partielle dans un ensemble qui risque de défaillir. Solution face à un narcissisme blessé, à un sentiment de culpabilité extrêmement pesant, à un vide existentiel ou une incapacité de penser, de jouer, de construire dans la durée.

Dans une première approximation, le masochisme est défini grosse modo comme la tendance à trouver du plaisir dans la douleur infligée à soi-même, par soi-même ou par un autre (réel ou fantasmatique). Nous devons ce terme à Richard Freiherr von Krafft-Ebing (1840-1902), psychiatre germano-autrichien et auteur d'une étude sur les perversions sexuelles intitulée Psychopathia Sexualis (1886). Il fait aussi référence à l’œuvre de Leopold von Sacher-Masoch, auteur d’écrits sur le masochisme.



S. FREUD

Freud appréhende d’abord le masochisme comme retournement sur soi du sadisme (le sadisme qui se retourne sur soi puis choisit un objet, devenant sujet) ; un sadisme qui pour certaines raisons, se retourne sur soi-même. Dans cette acception, il n’est que secondaire dans le circuit pulsionnel du sadisme. Telle était sa position en 1905 et en 1915, dans ses deux textes Trois essais sur la théorie sexuelle (S. Freud, 1905) et Pulsions et destins des pulsions (S. Freud, 1915). Dans ces essais, il examine les tenants de la pulsion sexuelle, dans son versant pervers, quand il s’agit de fixations de but et d’objet de la pulsion partielle autrement que par une relation hétérosexuelle génitale. Il y décrit également sa conception d’une psycho-sexualité infantile qui se développe selon des stades successifs d’évolution. Sur l’enfant, il essaie d’appliquer ses trouvailles concernant les perversions ; ce qui lui fait dire que tous les enfants ont une prédisposition perverse polymorphe (l’enfant n’est pas « pervers polymorphe » mais aurait une potentialité perverse très tôt déjà dans son développement).

Jusqu’au début des années 1920, il continue à approcher le masochisme par des écrits divers comme, en 1919, Un enfant est battu (Freud, 1919). Dans ce texte, il parle de la genèse du fantasme masochique qui prend racine dans le désir œdipien et l’autopunition masochique contre ce désir ; l’enfant se punit lui-même dans un fantasme où il s’identifie à un enfant battu ayant désiré le parent œdipien (avec une satisfaction secrète contre-investie par une punition).

Pour situer l’évolution de la pensée de Freud à cette époque, je note que l’année 1918 a été la date de la première tranche d’analyse de Anna Freud avec son père. Il est par ailleurs connu aussi que Anna avait fait part dans son analyse de ses propres mouvements masochiques et ses fantasmes de fustigation liés aux pratiques masturbatoires.

Les petites filles modèles
Comtesse de Ségur
Illustration, Bertall
(1820-1882)














En 1922, A. Freud est admise comme psychanalyste à la Société psychanalytique de Vienne à partir d’un mémoire qu’elle présente à la société, intitulé Fantasmes de fustigation et rêverie diurne (A. Freud, 1922) et dans lequel elle fait part de « l’amour incestueux père-fille (…) [et que c’est par une] régression à l’organisation sadique anale [que cet amour] se transforme en scènes de fustigation pour exprimer [l’idée suivante] : « Father loves only me. » (G. Pragier et S. Faure-Pragier, 1993) Il est intéressant de remarquer comment, dans la recherche de A. Freud et les exemples qu’elle donne de sa pratique analytique, l’amour œdipien se retourne en fantasme masochique de fustigation avant de trouver une expression sublimée dans de « belles histoires » romancées.

En 1924, dans Le problème économique du masochisme, S. Freud produit un travail colossal qui change radicalement ses orientations premières (S. Freud, 1924). Le masochisme devient primaire, originaire, et a une fonction de gardien de la vie psychique (idée générale de cette conférence) grâce au phénomène de co-exitation libidinale face à la pulsion de mort. Ce point de vue, contemporain de sa seconde théorie des pulsions, vient lui donner sa cohérence interne : il dit que la vie tend vers l’avant-vie, c’est-à-dire vers la mort, l’inorganique ; l’organisme, s’il est laissé à lui-même, se laisse détruire par une action délétère interne et c’est la pulsion sexuelle qui l’aide à rétablir son unité et assurer sa survie. Devant cette menace interne, les pulsions de vie viennent se lier à la déliquescence interne et forment un équilibre dans lequel l’auto-conservation reprend son cours, aidée par la sexualité, fut-elle sadique (projection à l’extérieur) ou masochiste (ce qui demeure à l’intérieur). (Ex. un dépressif qui commence à avoir des pratiques masochistes… ou un blessé narcissique qui détruit l’autre et l’utilise pour survivre ; c’est le cas dans les perversions narcissiques).

Mais cette solution par la « co-excitation » libidinale n’a pas que des avantages ; elle pourrait, comme dans ce dernier exemple, se déployer « contre » un objet et l’engrener dans une relation sadique d’emprise. Elle n’a pas non plus que des avantages, quand elle risque de devenir un mécanisme de prédilection du moi : ce n’est plus le sadisme du surmoi qui prévaut, mais le masochisme du moi (cas de figure du moi qui se « masochise » lui-même, exigeant un destin d’expériences punitives inextricables).

Dans le même article de 1924, la notion de masochisme désormais autrement conceptualisée, y est décrite dans ses trois aspects : l’aspect « social » ou à retombées sociales (le masochisme moral), l’aspect relatif à la structure économique interne du masochisme, mais aussi au masochisme pervers (le masochisme érogène, primaire, qui constitue le noyau masochique permanent du moi) et enfin un aspect qui engage les fantasmes masochiques, avec la notion de passivité dans la douleur et la castration : le masochisme féminin (paradoxalement décrit surtout chez les hommes) ; « Une passion à trois versions », comme le dit si bien Paul-Laurent Assoun (P.-L. Assoun, 2003).

Le masochisme moral : il s’applique à des sujets qui semblent aimer souffrir au point de se nuire à eux-mêmes, sans que le masochique érotique n’intervienne (pas d’érotisme apparent). Ils échouent dans leur plan de vie, leurs projets sociaux, professionnels, relationnels, amoureux, à la suite d’un sentiment de culpabilité inconscient. À la différence du masochiste pervers et loin de chercher la souffrance, le masochiste moral vise le succès et le plaisir mais se retrouve curieusement dans des situations où la déconfiture, la défaite et l’échec sont au rendez-vous…
Pourquoi parlerait-on de masochisme chez ces personnes qui échouent répétitivement ? C’est parce que derrière ces échecs, on découvre souvent une indicible et une secrète satisfaction. Le masochiste moral cherche les coups du destin (P.-L. Assoun) ; Il dit : « je n’ai pas de chance. » Sous une apparence désexualisée, il cherche le malheur et en jouit masochiquement.
Exemple : une personne qui se fait échouer pour ne pas dépasser un parent qui n’a pas pu évoluer professionnellement ; ou une autre qui se retrouve dans des échecs à répétition pour payer le prix de sa bonne santé devant un frère ou une sœur souffrant de maladie chronique ou régressive ; ou une personne qui se fait échouer, dans une culpabilité d’existence, pour être née dans des circonstances inopportunes pour la famille, après s’être approprié ses malheurs.

Le masochisme primaire ou érogène : Il a un sens structural, primaire et économique comme gardien de la vie, mais il constitue aussi l’essence du véritable masochisme érogène.
Premier sens : j’avais défini cet aspect auparavant, en parlant de l’excitation libidinale comme solution économique de la libido face à une destruction interne par la pulsion de mort : face à cette destruction sadique interne (sadisme originaire), la pulsion sexuelle vient dériver une grande partie de la pulsion de mort vers des objets à l’extérieur par le moyen de la musculature (sous forme d’agression, d’emprise et de volonté de puissance). Une autre partie de la pulsion de mort reste à l’intérieur, « et là elle se trouve liée libidinalement à l’aide de la co-excitation sexuelle […] c’est là où ne devons reconnaitre le masochisme originaire, érogène » (S. Freud, 1924).

Dans sa deuxième définition, Il s’agit d’une véritable perversion, caractérisée par le rôle vital de l’excitation sexuelle où prédominent tous les aspects d’un ensemble libidinal polyphonique, toutes zones érogènes confondues, avec la douleur liée à l’excitation et subie passivement : se faire battre, coïter, fouetter, blesser, etc. ; toutes les pulsions partielles et leurs relais corporels peuvent y être présents. Corps excité et corps supplicié qui vaut comme bénéfice dans l’économie inconsciente du symptôme.

Le masochisme « féminin » : Il est surtout défini comme un fantasme en lien avec « le féminin » comme passivité et réceptivité ; il n’est pas nécessairement en lien avec la femme, bien que cela puisse l’être, comme l’avance Marie Bonaparte qui associe femme et souffrance. Pour elle, « le lot, en souffrance entre l’homme et la femme n’est pas égal. (…) la femme subit périodiquement la souffrance, plus ou moins accentuée suivant les cas, des menstrues ; elle doit voir s’instaurer le rapprochement sexuel lui-même par l’acte plus ou moins sanglant de la défloration ; elle porte enfin l’enfant dans le malaise et accouche dans la douleur, sans parler des troubles souvent douloureux de la lactation. » (citée par J. André, 1995, p. 123). Mais dans la définition freudienne, le masochisme féminin s’inscrit plus dans la dualité actif/passif ou phallique/châtré (phallique/castré).

Ce qui est intéressant ici, c’est que Freud utilise le concept de masochisme féminin surtout chez les hommes. Il est connu pour être un fantasme ou une perversion d’homme masochiste (soit conduisant à la masturbation, soit constituant en lui-même la satisfaction).
Le contenu manifeste de ces fantasmes qui transparaissent sous forme de jeu sont les suivants : être bâillonné, attaché, battu de douloureuse façon, fouetté, maltraité, souillé, abaissé.
Dans cette forme, le masochiste veut être traité comme un petit enfant en détresse, qui a été méchant, dans le péché, et qui doit en être châtié et puni corporellement.

D’autres auteurs qui ont abordé la question du masochisme à partir du texte freudien de 1924 méritent d’être cités (S. Ferenczi, H. Deutsch, W. Reich, S. Nacht et T. Reik), avec néanmoins un point commun qui les relie : l’économie qu’il font de la pulsion de mort, pratiquement absente de leurs théories – ce que Lacan restitue comme concept essentiel de l’apport freudien sur le sujet.



J. LACAN

Au premier renversement doctrinal de Freud, Lacan apporte un renversement encore plus subversif de la situation du masochisme qui n’est plus seulement une solution sur-pulsionnalisée contre la destruction psychique favorisée par la pulsion de mort. Il a un effet qui se joue essentiellement dans l’Autre ; à noter que T. Reik, dans son essai sur le masochisme, avait déjà avancé que le masochiste chercherait à « forcer l’autre personne à le forcer » (T. Reik, 1949). Si pour Freud, le masochisme est une solution de l’organique et du psychique par eux-mêmes – un somato-psychique qui se fait souffrir pour continuer à survivre et exister tant bien que mal, avec l’aide de la pulsion partielle perverse – pour Lacan, le masochisme devient « adressé » et se joue dans une relation : avec et pour un autre. Comme pour l’exhibitionniste qui ne jouit que dans le regard ébloui et scandalisé de l’autre, le masochiste trouve sa jouissance dans le dilemme et l’angoisse qu’il crée chez celui qui le fait souffrir.
Le masochiste force le sadique à le forcer ou réveille, chez tout un chacun, ses propres pulsions sadiques : « C’est donc un sujet [actif] déguisé en objet » (P.-L. Assoun, ibid, p. 79) ; c’est lui qui mène le ballet. Pour Lacan, cité par Assoun, « Le but du masochiste n’est pas la jouissance de l’Autre, mais l’angoisse de l’Autre […] ». Le masochiste ne se projette pas dans le sadique ; il cherche au contraire sa capitulation en touchant son point d'angoisse.
Prenons l’exemple simple de l’enfant « terrible », l’enfant turbulent qui pousse l’adulte à le maltraiter et parfois à le battre sans pitié ; le résultat se retrouve chez l’adulte culpabilisé, terrifié par son dilemme et par une angoisse qui le pousse à reconsidérer ce qu’il a fait où, à l’opposé à surenchérir en poussant sa maltraitance encore plus loin : il se clive entre le parent qui éduque et celui qui culpabilise et se morfond de son acte.
Lacan articule également le masochisme aux différents concepts qu’il a développés, comme celui de l’objet a (l’objet cause du désir auquel il identifie le corps masochiste), la jouissance de l’Autre chez le masochiste, son rapport à la Loi…

En 1999, Benno Rosenberg revient au texte freudien de 1924 en mettant l’accent sur la fonction fondamentale du masochisme comme gardien de la vie, masochisme qui vient érotiser et lier la destructivité issue de la pulsion de mort en la rendant supportable et moins dangereuse.



B. ROSENBERG

Rosenberg est l’auteur qui a travaillé le plus en profondeur la question du masochisme en développant le point de vue freudien concernant le masochisme érogène, selon lequel l’énergie libidinale restée au-dedans, se lie à la pulsion de mort pour redonner vie à un psychisme meurtri, qui autrement se laisse anéantir. Mais l’essentiel de son apport réside dans le destin de l’excitation et son « objectalisation », avec la distinction qu’il fait entre masochisme gardien de la vie et masochisme mortifère (implications mortifères d’un masochisme qui n’est pas économiquement salutaire) :

- Excitation avec décharge (masochisme de vie) ou sans décharge (masochisme mortifère) ;
- Place de l’objet (qui fait partie du masochisme gardien de la vie).

Dans cette distinction, le masochisme serait mortifère (véritable masochisme pathologique) lorsqu’il y a investissement majeur de l'excitation, « plaisir de l'excitation au détriment du plaisir de la décharge en tant que satisfaction objectale ». En revanche, le masochisme serait gardien de la vie quand il « n'empêche pas la satisfaction libidinale objectale (décharge) comme point culminant du plaisir » (B. Rosenberg,1991, p. 84-85).

Rosenberg parle de masochisme mortifère dans l’anorexie mentale en citant E. et J. Kestemberg qui évoquent l’ « orgasme de la faim », investissement masochique de l’excitation de la faim (E., J. Kestemberg et S. Decobert, 1972). Il cite également le masochisme mortifère chez certains psychotiques qui ne ressentent aucune douleur, même après mutilation (autisme masochique centré autour de l’excitation en soi), par l’absence d’objet halluciné et de vie fantasmatique, avec l’inutilité de la projection et à travers elle, de la relation d’objet (B. Rosenberg, 1991).



EXEMPLES ET ILLUSTRATIONS

Mort de Sardanapale
Eugène DELACROIX, 1827

« Les révoltés l’assiégèrent dans son palais... Couché sur un lit superbe, au sommet d’un immense bûcher, Sardanapale donne l’ordre à ses esclaves et aux officiers du palais d’égorger ses femmes, ses pages, jusqu’à ses chevaux et ses chiens favoris ; aucun des objets qui avaient servi à ses plaisirs ne devait lui survivre. » E. D.
Jacques André fait référence à ce tableau en évoquant terreur et pâmoison chez les objets mis à mort. (Féminité et passivité sur la scène originaire, Aux origines féminines de la sexualité, 1995).


- Masochisme érogène et féminin dans les pratiques sado-masochiques : plaisir-déplaisir, contrat, rapport à la loi ;

- La Vénus à la fourrure (Sacher-Masoch) et Le temps retrouvé (Proust) ; exemple de masochisme pervers et montée de l’angoisse dans l’Autre ;

- Illustration d’une relation sado-masochique, ou comment peut évoluer, en quelques minutes, un rapport sado-masochique pervers (séquence du film The Dark Knight de Christopher Nolan).




Masochisme érogène et féminin dans les pratiques sado-masochiques : plaisir-déplaisir, contrat, rapport à la loi 

L’idée de base apportée depuis le Freud de 1924, et plus tard par M. de M’Uzan (en revanche grand détracteur du concept de pulsion de mort) ou dans certaines références littéraires et philosophiques (celle de J.-P. Sartre et G. Deleuze) est celle d’un masochisme quasi indépendant du sadisme. Le masochisme est un état autonome qui désormais tient les rênes de la relation sado-masochique : « La passivité et le renoncement à l’emblème phallique, écrit M. de M’Uzan, n’[est] en fait que la couverture d’une affirmation de toute-puissance. » Dans son article Un cas de masochisme pervers, de M’Uzan évoque le cas d’un homme dont les pratiques masochistes perverses sont poussées à l’extrême : tatouages qui couvrent le corps en entier, phrases tatouées à contenu d’humiliation et de sodomie, cicatrices saisissantes après des brûlures au fer rouge, lanières découpées dans le dos pour y passer des crochets, aiguilles introduites un peu partout... (M. de M’Uzan, 1977, p. 127)
Ce monsieur disait être unique et ne renonçait presque à rien ; il était unique et « n’avait entendu parler que d’une personne plus forte que lui, et qui vivait dans une cage hérissée de pointes ». C’est seulement la crainte de complications médico-légales qui l’aurait fait « reculer devant des mutilations encore plus importantes, l’amputation de la verge par exemple ». (Ibid, p. 137)
Ce sentiment de toute-puissance faisait dire à ce monsieur, méprisant ses partenaires, que « le sadique se dégonfle toujours au dernier moment ». C’est donc le sadique qui devient l’humilié, le défié, ce qui refait apparaitre au grand jour la question du Maître et de l’Esclave (G. W. F. Hegel, 1807), avec une question pertinemment posée par L. de Sacher-Masoch : « Qui est le marteau, qui est l’enclume ? »
Sous une apparence passive, le masochiste dicte, induit, provoque, régule (contrat).

Le contrat. Il est fondamental dans le rapport dominé/dominant de la relation sado-masochiste qui dépend d’un accord mutuel entre deux adultes consentants. Cérémonial de l’accord mutuel, il officialise, et fait rentrer le lien dans un rapport à la loi ; mais ce qui semble encore plus pervers dans le contrat, c’est qu’il institutionnalise une nouvelle loi, parallèle à la Loi « officielle », tournée en dérision. C’est une loi « contre », à côté, arbitraire et qui dépend du bon vouloir des protagonistes, le masochiste en particulier, même si c’est le sadique qui la règle parfois, comme dans certains romans et films (Fifty shades of Grey ou Nymphomaniac). Mais l’essence et l’idée du contrat vient du masochiste. D’après Gilles Deleuze, « il n'y a pas de masochisme sans contrat ou sans quasi-contrat », même si c’est un contrat verbal. Par ailleurs, « jamais un vrai sadique ne supportera une victime masochiste » car le sadique cherche justement des victimes non consentantes (non masochistes). À ce propos, Deleuze se réfère à un ouvrage du Marquis de Sade, Justine ou les malheurs de la vertu, et avance : « Ils veulent être certains que leurs crimes coûtent des pleurs, ils renverraient une fille qui se rendrait à eux volontairement ». Le vrai sadique jouit donc du non consentement de la victime.

Pour Deleuze, quatre conditions formelles s’associent au contenu de base du masochisme (association du plaisir et de la douleur) : La punition comme principe de la douleur (la douleur doit apparaitre comme une punition), la passivité comme attitude dolorifère (la douleur est reçue et attendue), le fantasme comme valeur autonome : « le masochiste gagne en imagination ce qu’il perd en action », et finalement, le contrat comme condition préalable dans laquelle le masochiste règle lui-même les détails de la scène au cours de laquelle il se fait passif et souffrant (Gilles Deleuze sur le masochisme, Deleuze, questionné par M. Foucault, Institut national de l’Audiovisuel, ina.fr).

Pour J.-P. Sartre, qui articule le rapport sujet/objet/culpabilité, le masochiste serait un instrument à utiliser, un objet, une transcendance niée : « … je projette de n’être plus rien qu’un objet, c’est-à-dire radicalement un en-soi. » « Je suis coupable, du seul fait que je suis objet. Coupable envers moi-même, puisque je consens à mon aliénation absolue, coupable envers autrui, car je lui fournis l’occasion d’être coupable, c’est-à-dire de manquer radicalement ma liberté comme telle. » (Cf. le masochisme féminin décrit par Freud)
Le masochisme serait pour Sartre une tentative de se fasciner soi-même par sa propre « objectivité-pour-autrui », se faire constituer en objet, en rien, en en-soi. « Il se caractérise comme une espèce de vertige : le vertige non devant le précipice de roc et de terre, mais devant l’abîme de la subjectivité d’autrui. »



La Vénus à la fourrure (L. de Sacher-Masoch)

Leopold von Sacher-Masoch, écrivain du milieu du 19ème siècle est particulièrement connu par son œuvre majeure, La Vénus à la fourrure, ou les Confessions d’un suprasensuel. Dans ce roman, il s’agit des confessions de Séverin, dont le désir de se soumettre à Wanda, porte cette dernière à la démesure en poussant toujours et encore plus loin, les limites du jeu qu’il lui impose. La question de l’identité respective du dominant et du dominé devient plus claire au fur et à mesure de l’évolution de l’histoire : bien que dominé, Séverin devient celui qui contrôle le jeu.
Dans l’histoire, Wanda va décider de s'éloigner au fur et à mesure de l’emprise destructrice qu’elle inflige à l’homme qu’elle aime pourtant. Pour reprendre l’expression que le patient de de M’Uzan utilise : en tant que sadique, elle va être amenée à se dégonfler et à s’éloigner avant de pousser son sadisme vers un point absolu, celui du meurtre.
Ce qui nous intéresserait ici, c’est l’angoisse produite chez Wanda, donc chez la « sadique de circonstance », par les fantasmes et les incitations de Séverin.

J’ai essayé, pour la communication de ce soir, de repérer dans ce roman quelques moments où l’imagination de Séverin, l’humilié par Vénus, se mue en angoisse chez sa déesse, empruntant progressivement le portrait d’une sadique expérimentée.


Quelques passages du roman :

Wanda, dans son malaise devant l’imagination de Séverin : « Me croyez-vous capable de maltraiter un homme que j’aime comme vous, et qui m’aime ? » (p. 71).

Elle lui demande alors s’il veut bien être son homme à elle, ou s’il veut qu’elle soit la réalisatrice de son imagination. La réponse de Séverin est très habile : « Je crois que tout ce que je me représente en l’imagination se trouve dans votre nature… » Elle répond : « Vous vous leurrez » (p. 182), s’embarrassant et essayant de se défendre contre sa tentative de la corrompre. Nous voyons bien ici le masochiste mener le jeu chez cette femme qui va progressivement prendre la place d’une sadique éclairée, mais une sadique d’abord déconcertée, déroutée.

Séverin : « Cela vous ravit d’avoir entièrement en votre pouvoir un homme pour le tourmenter. » Elle répond alors en lui avouant qu’il a réussi à corrompre son imagination, en trouvant plaisir à tout cela.
Le lendemain, toute déroutée, elle se reprend en lui disant d’un ton tranchant et impérieux : « Ne parlez plus de ces choses, m’entendez-vous, plus jamais. Je pourrai vraiment à la fin… » Plus loin, elle continue : « Séverin, […], je suis une femme jeune et frivole ; il est dangereux pour vous de vous livrer à moi de la sorte, vous finirez par devenir vraiment pour moi un jouet. Qui vous protège ? Je peux abuser de votre folie. » (Résistance, confusion, contrariété et mise en garde de la part de Wanda ; p. 183).

Dans les pages qui suivent, viennent des scènes de violence où ils jouent la maîtresse et l’esclave fouetté, « vivant les souffrances infligées comme un délice », avec Séverin qui continue à lui demander de le fouetter, le piétiner et le maltraiter.

Wanda se reprend le lendemain en lui disant « J’ai honte » et en lui demandant, d’une voix tremblante, d’oublier la scène de la veille. Elle continue : « J’ai comblé pour vous vos folles imaginations ; maintenant, nous allons être raisonnables, nous allons être heureux et nous aimer, et dans un an, je serai votre épouse. »

Il lui répond : « Ma maitresse […] et moi votre esclave. »
Rien n’y fait donc, toute tentative de rompre le cercle faisant long feu.



Le temps retrouvé (M. Proust)

Ces haltes d’angoisse, dépeintes chez Sacher-Masoch, se retrouvent aussi, bien que de manière autrement démonstrative dans certains passages du chef-d’œuvre de M. Proust À la recherche du temps perdu. Dans Le temps retrouvé (M. Proust, 1927), dernier tome de l’œuvre, Proust décrit épisodes et dialogues autour des scènes de flagellation infligées à M. le Baron de Charlus. Plutôt que dégonflement et débandade, le maître de céans, à l’hôtel où se déroulent les scènes, fait de son mieux pour choisir les plus redoutables tueurs de la ville pour la besogne. On voit, au fur et à mesure des passages, le Baron flagellé mais exigeant, devant des gars « très gentils et pas assez brutaux » qui défilent pour la tâche tout en étant « réduits » à une certaine impuissance malgré leur réputation :

« (…) tranquillisé de savoir qu’on ne pouvait les entendre, le baron lui dit : « Je ne voulais pas parler devant ce petit, qui est très gentil et fait de son mieux. Mais je ne le trouve pas assez brutal. Sa figure me plaît, mais il m’appelle crapule comme si c’était une leçon apprise. – Oh ! non, personne ne lui a rien dit », répondit Jupien sans s’apercevoir de l’invraisemblance de cette assertion. « Il a du reste été compromis dans le meurtre d’une concierge de la Villette. – Ah ! cela c’est assez intéressant, dit avec un sourire le baron. »

« Mais j’ai justement là le tueur de bœufs, l’homme des abattoirs qui lui ressemble, il a passé par hasard. Voulez-vous en essayer ? – Ah oui, volontiers. »



Séquence du film The Dark Knight ou comment peut évoluer, en quelques minutes, un rapport sado-masochique pervers

Il s’agit d’une séquence où Batman interroge le Joker (personnage pervers, chef de bande et criminel qui avait pris en otage deux personnes que Batman devait trouver).
Il s’agit d’être attentif ici à la manière par laquelle Joker use de subterfuges divers, essayant de manipuler un Batman pris dans un jeu pervers de culpabilisation et de séduction, dédaigneux et méprisant les représentants de la loi avec leur "supposée morale" et leur impuissance à agir.
Il faut être également attentif à la manière par laquelle Joker provoque un Batman qui n’a plus le contrôle de la situation. Brutalisé, Joker jouit masochiquement face à un agresseur impuissant qui perd ses moyens.





The Dark Knight, Christopher Nolan, 2008.



FORMES DU MASOCHISME DANS LA CLINIQUE ET PISTES THÉRAPEUTIQUES

Le type de masochisme que nous venons de voir est rare dans la clinique (perversions typiques et relations perverses). L’agir est extrêmement rare, mais l’affect correspondant, qui pousserait un clinicien à réagir contre-transférentiellement est bien présent, bien que rarement dans des limites aussi extrêmes. On sait aussi par ailleurs que dans la littérature psychanalytique des psychoses, des états-limite et des perversions, il est des séances où l’analyste est pris dans une sorte de corps à corps imaginaire (transféro-contre-transférentiel) ou même réel, comme avec des schizophrènes ou autres psychotiques ou hystéries graves chez lesquels la perversité domine le tableau (je vous renvoie à des auteurs comme Harold Searles, Paul-Claude Racamier, Christian Müller, David Rosenfeld, Gisela Pankow…).

Dans la clinique, repérer le masochisme peut être aussi évident dans certains cas de figures, que difficile à cerner dans d’autres. Si le masochisme érogène, ou ce que Freud appelle masochisme féminin traverse le discours et alimente les fantasmes, les autres formes plus sournoises, secrètes et discrètes, progressent à bas bruit. Tel est surtout le cas du masochisme moral et de son corollaire : la réaction thérapeutique négative.

Concernant les pistes thérapeutiques possibles, je me réfère à quelques citations de P.-C. Racamier qui m’ont beaucoup inspiré. À savoir que Racamier n’a pas travaillé spécifiquement le masochisme, mais les organisations d’« outre-névrose », psychoses, perversions narcissiques, deuils originaires non entamés ou non élaborés.

« Depuis longtemps, dit-il, je ne me sers ni du verbe guérir, ni du mot guérison (…) Il y a longtemps que j’ai adopté cette vertu de notre métier d’analyste qui fait passer les exigences du cheminement analytique au-devant de la cueillette impatiente des effets thérapeutiques. »
Ailleurs, il dit : « Dans la relation thérapeutique (…) nous ne tarderons pas à percevoir chez le patient toute l’envie qu’il a de guérir et toute sa peur de changer. » « Changer, c’est perdre une armature défensive qui aura servi à survivre. » « Le dilemme est donc là : Ne pas changer c’est périr ; mais changer c’est mourir ».
Pour Racamier, on voit souvent dans la clinique comment le patient repousse les bienfaits offerts « en incitant le thérapeute, par contrecoup, à vouloir percer les résistances, forcer les défenses, imposer la « guérison ». On imagine alors « comment les enchères vont grimper, dans un échange qui aura pris peu à peu les couleurs d’un jeu d’enfer ».

Dans la clinique, nous retrouvons parfois des personnes qui se laissent bloquer, échouer dans leurs réalisations diverses dès qu’un accomplissement est sur le point d’aboutir ; ou, dès qu’il aboutit (cas de figure encore plus frappant), une décompensation, une maladie, une recrudescence de thèmes hypocondriaques a lieu. Par exemple une grossesse, un travail académique enfin réalisé, une nomination professionnelle tant attendue, et là nous pensons au président Schreber et à l’analyse faite par Freud et les post-freudiens : je rappelle que Schreber avait déliré juste au moment où il a été élu à un poste suprême de juge.

Je donne l’exemple d’un jeune homme qui développe une maladie chronique et auto-immune au moment où il termine une thèse qui lui vaut les félicitations du jury pour un thème et une invention inédite dans son domaine, une idée originale qui n’avait encore jamais été exécutée, du moins sous la forme complexe et précise avec laquelle elle avait été accomplie (je passe outre le domaine de la spécialisation de ce monsieur pour des raisons de confidentialité).

À noter que cet accomplissement – aussi important qu’il ait pu être pour l’économie psychique de ce patient et malgré sa potentialité – a fait long feu dès que la réussite est venue à la place d’un trou, d’une béance liée aux carences affectives précoces et ultérieures insuffisamment représentées et symbolisées : enfant rejeté, abandonné, non reconnu dans un désir d’exister qu’il avait passé sa vie durant à bâtir désespérément. Le sentiment de culpabilité inconsciente avait fait basculer son accomplissement académique dès qu’il a pu se réaliser.

Ce qui s’est passé dans ce cas : sa maladie dite chronique est venue cimenter, organiser dans son corps une symptomatologie qu’on pouvait désormais nommer. Peut-on dire ici que le masochisme du moi a pris la relève et a inventé une excitation salutaire par le symptôme somatique ? Par ailleurs, s’agit-il ici d’un masochisme mortifère ou un masochisme gardien de la vie (à s’objectaliser dans le transfert, et les chances d’évoluer favorablement deviennent une possibilité) ?

Dans d’autres exemples cliniques, nous retrouvons des fantasmes masochiques d’agression, qui viennent en écho à une culpabilité œdipienne, pré-œdipienne, ou parfois une culpabilité identitaire et d’existence. Je cite l’exemple d’un jeune homme exceptionnellement privilégié par sa mère en regard de sa fratrie et qui est l’objet de fantasmes dans lesquelles il se trouve monstrueusement battu, ensanglanté jusqu’à l’évanouissement (Cf. l’exemple historique typique d’Anna Freud privilégiée par son père).

D’autres cas cliniques montrent une inhibition, un repli sur soi et des signes de dépression dès que, au cours d’une analyse, le patient commence à éprouver de la haine à l’encontre de ses parents, auparavant adulés et idéalisés. L’ambivalence et l’expression des pulsions hostiles, bien que nécessaires et incontournables dans une analyse, peuvent, pour un temps, se retourner sur soi, dans une inhibition auto-punitive, avant que d’être élaborées dans le long processus de l’appropriation subjective.

C’est surtout le cas de patients hyper-matures, précoces, qui ont eux-mêmes porté la famille et projeté dans leurs parents une idéalisation extrême, dans un déni des fragilités et des outrances éducatives de ces derniers. Dès que ce déni est levé, et qu’ils commencent à voir leurs parents tels quels, les éléments du rouage cèdent. La haine, dans un premier temps étouffée par la protection du parent, apparait et s’exprime à son endroit ; face à l’expression de cette haine et l’ambivalence pour l’objet, c’est le retournement sur soi et l’attaque autopunitive qui prend du terrain.

Cela suffit-il pour s’auto-détruire, s’enterrer vivant, ne plus investir, ne plus aimer et construire ?

Encore faut-il que ce mouvement rencontre des failles majeures dans le narcissisme primaire, originel ou secondaire. Encore faut-il que ce mouvement d’auto-destruction par la culpabilité, rencontre un sentiment d’annihilation primitif pendant lequel la libido narcissique et les auto-érotismes (libido des pulsions partielles) n’ont pu se construire un moi suffisamment solide : à cette place, un faux-self se met en place. La condition pour survivre est de s’identifier à un objet-bouchon, à un objet essayant de colmater les brèches et d’être à la mesure du désir de l’autre maternel que rien auparavant n’aurait pu combler.


Devant ces mouvements d’auto-destruction, que se passe-t-il au plan transféro-contre-transférentiel ?

Face à des périodes parfois assez longues de stagnation et d’auto-punition qui vont des cas de figures de patients complètement inhibés dans leur vie professionnelle et affectives jusqu’aux patients qui se font effectivement maltraiter dans la réalité (moralement et physiquement, parfois dans des perversions masochiques autodestructrices), l’analyste se retrouve devant des situations souvent laborieuses et qui nécessitent l’ouverture à une temporalité nouvelle, pendant laquelle la répétition de situations traumatogènes est nécessaire avant toute progression éventuelle.

Les écueils sont multiples :

À jouer la carte de la contenance, du maternage et de l’« expérience émotionnelle correctrice » (Franz Alexander), il se retrouve devant des réactions hostiles de la part de l’analysant, ne sachant quoi faire de ce don étranger ayant maille à se frayer une place dans une trame psychique criblée de manque ; c’est le « bon sein » qui s’enfourne, qui vient à un endroit psychique où la représentation du bon n’est pas encore intégrée.

Autre écueil : après suffisamment de contenance et d’interprétations, il peut perdre patience et inciter l’analysant à se redresser prématurément en le gavant de conseils, d’encouragements, d’injonctions et de demandes dans la réalité : comme par exemple, quitter précipitamment un foyer toxique qui l’a imprégné pendant toute sa vie ; en réaction, aggravation par des mouvements d’auto-destruction qui peuvent s’organiser par diverses décompensations, dont des aménagements psychosomatiques variés, voire mortifères.

Autre éventualité : se cantonner dans une attitude de neutralité bienveillante devant un patient qui se laisse tomber, relater les situations d’effondrement et de maltraitance, donnant à voir des scènes traumatiques à un analyste qui assiste, impuissant, à un abus ; souvent, ce sont des patients qui ont été l’objet d’abus (sur eux ou d’autres personnes de la famille) devant lesquels eux-mêmes comme tiers, sont restés impuissants et ne pouvaient rien faire. Sans aucun doute, et dans des séances de ce genre, l’analyste, parfois éprouvé contre-transférentiellement, ne peut que se munir de l’empathie et d’un outil extrêmement efficace : l’interprétation du transfert.

Dans un dernier cas, un peu plus extrême et à son insu, l’analyste est entrainé dans le ballet d’une relation sado-masochique où il pourrait ressentir des mouvements sadiques à l’encontre de l’analysant. Là encore, et même après des moments très éprouvants contre-transférentiellement, il est amené à prendre suffisamment de distance pour comprendre ce qui se joue, en reprenant le chemin de l’écoute analytique et de l’interprétation.

Que nous apprend la théorie analytique du masochisme, justement dans la manière de manier l’écoute et l’interprétation ? Et là, au risque d’attirer toutes sortes de critiques, surtout à une époque où les droits de l’homme, bafoués, organisent des mouvements sociaux contre la violence, pour le respect de l’enfant, vers une éthique universelle du respect de l’individu et son droit à l’intimité, l’individuation, son droit à choisir son univers, son domicile, son sexe, etc., je dirai que :

Sans rentrer dans la notion très contemporaine de « résilience », j’en retiens une figure assez proche et qui est la manière par laquelle l’Être humain utilise ce que certains analystes appellent les capacités masochiques qui l’aident à survire.
À savoir qu’une personne qui se laisse agresser ou qui montre une endurance ahurissante dans des circonstances pénibles, sait comment jouer avec ses capacités masochiques gardiennes de sa vie psychique, afin de pouvoir les utiliser ultérieurement à des fins plus sublimatoires ou plus fructueuses dans une relation ; pour cela, l’analyse pourrait mettre en place sa méthode d’investigation du psychisme en essayant d’aider le patient à comprendre et en faire quelque chose qui le sorte, au fil du temps, d’une répétition mortifère qui gaspille son énergie. Et cela n’est pas toujours évident.




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