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L'avant-goût de l'après-coup

Maurice KHOURY

Cet article a été publié dans le bulletin de la Société Psychanalytique de Paris (L'après-coup, mars/avril 2009) en guise de communication préalable au Congrès des Psychanalystes de Langue Française qui s'est tenu à Paris en mai 2009. Il traite de quelques points discutés dans le rapport de Jacques André (André J., 2009, L'événement et la temporalité. L'après-coup dans la cure. Revue Française de Psychanalyse, t. LXXIII, n. 5, spécial Congrès, Paris, PUF).

Avant-goût : première impression que procure l'idée d'un événement à venir. (Larousse)


L'expérience psychanalytique nous apprend une chose essentielle : l'effet tangible d'une occurrence donnée se montre toujours ailleurs, plus loin, plus tard. Ainsi en est-il de la logique du symptôme en tant que tel. Le terme de conversion pour l'hystérie par exemple condense bien l'idée d'après laquelle le lieu où ça montre - le corps - est différent de l'endroit où ça lutte. De même en est-il de la dimension temporelle de l'effet des processus psychiques. Le temps où ça lutte et moi refoule (après-coup) n'est pas le même que le temps où il arrive : l'événement, le séducteur, l'accident, le coup. J'ajouterai une idée que je tenterai de développer dans ce texte : le moment où il arrive, fut-il moment de sidération, de non-sens apparent, est loin d'être un temps vierge. C'est un moment de coupure, un arrêt qui force l'univers des expériences primitives qui précèdent l'événement, un appel forcé de ces avant-goûts qui constituent la trame originelle du psychisme. Ainsi le phénomène d'après-coup, loin de donner seulement sens au coup, réveille et fait rugir les lions des temps premiers, celui des frappes primitives, les frappes d'avant le coup initial.

J. André réinterroge au fil de son texte la problématique qui depuis Freud n'a cessé d'être au centre des conflits théoriques qui ont marqué l'histoire de la psychanalyse sur l'importance donnée au trauma et à sa réécriture, au trauma et à sa re-signification après-coup dans le fantasme. Dans sa détermination, le trauma est-il suffisant à expliquer les développements d'une pathologie, ou prend-il sa signification, sa valeur et son effet de trauma dans un après-coup, resignifié et réécrit par les strates de l'histoire du sujet et la découverte de la sexualité ? C'est ce que semble signifier l'après-coup freudien des premiers temps : le coup assené par les tourments de la neurotica (1) (« je ne crois plus à... ») constitue un temps fort qui fixe, catalyse les élaborations des Études sur l'hystérie et de l'Esquisse d'une psychologie scientifique (2) publiées deux ans plus tôt, en donnant une valeur particulière à l'après-coup du trauma et moins au trauma lui-même comme il le montre dans le cas Emma. Mais à revoir de près les incertitudes de Freud, qu'il veuille donner à sa théorie du fantasme sa place substantielle, et la question de l'effet déterminant du traumatisme revient en force dans la perplexité de ses textes, dans ses remaniements conceptuels (1920) et dans les théorisations de ses disciples les plus fidèles, notamment Ferenczi.

Freud semble donc signifier - sans minimiser l'impact du trauma supposé inaugural - que l'importance du trauma revient aux événements plus tardifs qui vont lui donner sens. Est-ce à dire que sans l'événement tardif, la « mésaventure » du temps d'avant (la scène 2 du trauma comme l'appelle J. André) va rester sans effet sur le reste de la vie ? N'est-il donc trauma que ce qui le sera après-coup, donc par l'événement ultérieur ? Et comme l'événement ultérieur ne manque jamais d'avoir lieu dans la vie d'un sujet, peut-on affirmer que la scène antérieure, la mésaventure du temps d'avant (scène 2) porte immanquablement en elle la scène d'après (scène 1) ? L'événement à venir est-il déjà potentiellement inscrit, gravé dans le trauma inaugural ?

En redonnant sa valeur théorique au traumatisme (3), J. André évoque certains textes psychanalytiques qui ne sollicitent la notion qu'incidemment : « l'après-coup y est rabattu sur la rétrospection, la resignification du passé, sa réécriture. Toutes choses qui n'ont rien de spécifiquement psychanalytique et qui concernent tout autant l'herméneute ou l'historien. » Il consacre donc toute une partie de son rapport aux traumas primitifs, aux « premières frappes » dans toute leur diversité, que le trauma soit « excitation, (…) blanc, trou, absence, perte, destruction, rage » avec notamment quelques constantes : « pour un trauma, il faut être deux » (4), avec la prédominance du sexuel, du moins dans le traitement du trauma : si le trauma n'est pas toujours sexuel, « son traitement, lui, est sexuel, toujours ».

Sur la temporalité du trauma et autour de ces constantes, gravite une variante qui a le mérite de dégager les perspectives de la controverse opposant l'effet déterminant d'un trauma qui se répète à l'infini presque sans transformation après-coup (version Ferenczi), et la réécriture après-coup d'un trauma constamment transformé, l'exemple extrême étant celui que l'historien invoque. Cette variante concerne la place donnée à l'événement qui scande la temporalité et qui constitue toujours cette étincelle qui remet constamment en branle un système de mise en sens de mouvements passé → présent, présent → passé, dans un circuit d'après-coups/avant-coups qui se régénèrent constamment. Le rapport événement/trauma sera, avec J. André, ce qui nous retiendra tout particulièrement.

À savoir que les notions temporelles d'avant et d'après ne prennent naissance qu'à partir de coupures - les événements - qui s'ordonnent dans le temps et ce sont ces coupures, événements et occurrences, qui créent la notion de temporalité ; ce qui donne sens au titre du rapport : L'événement et la temporalité. L'après-coup dans la cure (J. André), que nous pourrions entendre comme un circuit qui se régénère : L'événement crée le temps, le temps crée le sens, le sens crée l'événement.
Voyons d'abord ce qu'il en est de la notion d'événement dans le rapport.


L'événement, l'occurrence (5)

Essayant de mieux cerner ce que J. André entend par événement, je me trouvais devant une notion complexe avec une multitude de sens qui, bravant tout schématisme possible d'avant et d'après (où situer l'événement ? avant ou après ?), peut aussi bien signifier l'une ou l'autre, l'une et l'autre des scènes 1 et 2, emblématiques de la notion d'après-coup. Cette notion, telle qu'elle apparaît dans le texte tient autant à sa complexité qu'à la diversité de son utilisation. Ainsi peut-on recenser dans le rapport au moins trois à quatre différents sens de l'événement.

- Premier sens : l'événement est l'événement traumatique de la « première frappe », du trauma primitif, l'événement de la séduction première, de la scène 2, celle de l'épicier dans la boutique, de la scène primitive de Serge Pankejeff (l'Homme aux loups). J. André l'exprime en ces termes : « l'événement traumatique », « la force de l'événement », « l'événement traumatique inaugural », « l'événement réel », « l'événement latent ».
- Deuxième sens : c'est l'évènement fortuit, aléatoire, apparemment insignifiant qui dans l'actuel catalyse toute une mise en sens ; c'est l'occurrence. C'est la patiente qui attend dans la cour (J. André), c'est le rire des commis (Emma). Dans son texte, André utilise les expressions suivantes : « l'heure de l'événement », « la psychanalyse espère l'événement » « L'événement arrive comme point d'interrogation « avant » d'arriver comme interrogation » (Reprenant ici une citation de J.-F. Lyotard).
- Troisième sens : l'événement est une circonstance réécrite, re-signifiée, réinterprétée, construite. C'est la réinterprétation herméneutique et historique de l'événement passé : « le souvenir du trauma premier est plus traumatique que l'événement lui-même… », « resubjectivations de l'événement », « restructurations de l'événement » « re-significations… », « réinterprétations… »
- Quatrième sens : l'événement dans la cure, son retour après-coup comme réplique sismique dans le transfert ou à l'inverse, son apparition dans le présent du transfert, presque comme élément nouveau : « retour transférentiel des événements oubliés des toutes premières années », « événement réel sur la scène du transfert », « l'événement du transfert », « Le trauma in praesentia, dit Freud, l'événement du transfert… » D'autres sens sont parfois utilisés, comme celui de l'« événement psychique » ou quand l'événement rallie le premier et le second sens : « les deux événements de l'après-coup… »

L'ambiguïté de cette notion d'événement - notion joker qui ne vaut que par sa place et par sa fonction dynamique qui réveille et force les représentations en sommeil - vient selon nous du fait que l'essentiel de l'événement :
- réside dans sa fonction de coup qui se réfère immanquablement à d'autres coups ;
- tient son effet traumatique du renvoi aux fantasmes originaires en puissance (scène primitive, séduction par un adulte, castration). Il peut alors être baptisé trauma au moment où l'événement traumatique a lieu, et pas toujours dans un après coup. Et c’est à ce moment que les défenses se mettent en branle : névrotiques ou psychotiques, selon le moment du développement et le degré d'élaboration des fantasmes originaires et du conflit oedipien ;
- prend sa valeur de son ordonnancement dans le temps du développement psychosexuel ;
- a valeur de coup, de coupure. Il a une valeur percussive. Il rythme et rend discontinus et signifiants des processus continus et fluides comme les processus primaires. En outre, il peut rythmer, scander, faire sens, comme il peut percer, violenter (6) ;
- s'impose par son statut économo-dynamique (virulence de l'événement qui force par effraction la barrière pare-excitation, débordant les capacités intégratrices du psychisme).

L'événement est donc un coup qui fait émerger ce qui se joue entre les coups. L'événement-coup, quand il surgit, devient le support où se lit et se révèle (dans le sens photographique) les fantasmes sous-jacents, qu'ils soient primitifs ou plus franchement oedipiens. Il existe des coups qui enrichissent et étoffent la qualité d'autres coups et des coups qui étouffent la signification d'autres coups ; des coups qui préparent le terrain à d'autres ou encore des coups qui bouclent temporairement ou plus durablement un sens.
Si nous revenons aux exemples emblématiques de la littérature freudienne, nous estimons que les scènes apparemment dépourvues de sens sont à la base saturées d'un sens clivé, négativé, d'où son apparence de non-sens. Le trauma (freudien, type Emma) peut lui-même être un événement signifiant pour un trauma précédent (une séduction plus généralisée, version Laplanche). Ainsi l'événement 2, le premier dans le temps, n'est jamais, jamais séparé d'un sens qui le précède. Il est saturé d'un avant-goût constitué par des traumas primitifs mais n'en veut rien savoir : d'où l'impression que le sens n'y est pas.
 

L'avant-goût

L'avant-goût - qui peut aussi se lire avant-coup (7) - constitue l'ensemble des frappes primitives qui ont lieu pendant la période où l'infans n'a pas encore acquis la maîtrise de l'utilisation du langage et de son sens symbolique - « champ de significations symboliques » selon Lacan (8). Il a sa portée sur l'après-coup et se révèle lors d'un événement-coup. La scène 2 (événement traumatique) n'est pas moins porteuse de sens que la scène 1, mais un sens clivé, car un rudiment de sens est déjà advenu dans un avant-goût primitif, constitué de perceptions et d'inscriptions psychiques contemporaines d'angoisses primitives, angoisses touchant l'intégration somato-psychique.
Ainsi, la scène de séduction par un adulte, sans prétendre constituer un condensateur de sens comme l'est la scène ultérieure dans l'après-coup freudien, n'est pas moins pourvue d'un potentiel qui statue par une position dynamique et défensive relative aux coups qui la devancent. Par exemple, qu'est ce qui ferait qu'une séduction par un adulte à l'âge de 3 ou 4 ans reste dans un « gel » de sens éventuel, sinon tout un rapport défensif usant d'un clivage réussi verrouillant pour un temps l'acte de l'adulte passionné, ersatz des manipulations des premiers mois de la vie ?

Alors que je préparais ce texte pour le bulletin, un patient, en phase de remémoration intense après 5 ans d'analyse, rapporte les représentations quasi hallucinatoires d'un abus sexuel, avec une description très fidèle du mécanisme du clivage et de la « confusion de langue » :
- « Comment pourriez-vous survivre à un abus sexuel tellement destructif ? Vous n'avez pas envie de vous le rappeler… c'est une partie tellement faible et fragile de vous-même (9) … quand ça s'est passé, c'est comme s'il était resté dedans pour moi (10). Puis c'est comme si une partie de moi-même a été détachée et je l'ai jetée ailleurs ! (11) Tout allait si bien avant, mais quelque chose rentre en vous quand vous faites connaissance avec le monde des grands et que vous perdez l'innocence (12)… quelque chose est rentré en moi… » Il commence alors à se tortiller et à s'étirer, en proie à une intense décharge d'énergie, avant de commencer à insulter son père et à m'insulter, et de terminer avec : « qu'auriez-vous fait si vous aviez vu cela devant vous ? Qu'auriez-vous fait ? »

La scène originelle n'est donc dépourvue de sens que dans la mesure où ce sens et sa charge affective restent clivés du reste du psychisme. Cette scène peut dérouter, sidérer, faire trébucher mais ne fait pas chavirer ; c'est la scène de l'après-coup, le « coup de grâce », qui fait chavirer. Car le coup d'antan est saisi par des défenses primitives contre une emprise aliénante de conjonctures précoces liées au plaisir/déplaisir et contre tous les avant-coups possibles : Hilflösigkeit (détresse du l'infans), carences précoces, agonies primitives et effondrements (Winnicott), béances et fragilités primitives, détresse et sentiment d'être sans recours devant la jouissance obscure et opaque de l'Autre (Lacan), sensations de chute dans un abîme sans fond (Tustin) qui laissent des traces, des inscriptions, des figurations. C'est cette réserve d'impressions étranges, d'objets bizarres (Bion), d'inscriptions, de traumas dans le corps qui constituent la réserve « avant-coup » saisie par le clivage car non encore suffisamment représentée pour être interceptée par le refoulement. L'après-coup donne sens aux avant-coups et pas au coup lui-même qui n'est qu'une coupure dans le parcours, un froissement majeur dans la trame, une fracture isolée dans le corps.

Une dernière remarque concernant la conception du refoulement originaire telle que saisie par J. André. Je renvoie ici au très intéressant chapitre (La première frappe) où J. André discute la notion « aussi nécessaire qu'impossible » de refoulement originaire, ce « refoulé non refoulé de l'originaire [qui] est par définition inaccessible avant sa re-présentation dans l'après-coup. » C'est sans doute le terme de « refoulé » attribué à l'originaire qui semble ici brouiller les théoriciens alors que Freud insiste sur ce terme et semble refuser la notion de « non refoulé » en formalisant ce premier refoulement (13). Utilisée par Freud tout au long de ses remaniements conceptuels, la notion de refoulement originaire semble avoir été potentiellement fauteuse de perplexité et d'incertitude chez ses successeurs. Alors que chez lui, malgré les nuances et les ajouts à sa propre construction de la notion, constante est restée l'idée d'un processus dynamique qui prélude à son organisation (14). D'autant plus que plus tard, avec la deuxième topique, la notion dynamique de quantité effractive sujette à refoulement consolide l'articulation « trauma/refoulement originaire » qui devient encore plus confirmée : « Il est très plausible que des facteurs quantitatifs, comme la force excessive de l'excitation et l'effraction du pare-excitation, soient les conditions immédiates des refoulements originaires. » (15) Les luttes acharnées dans le psychisme commencent très tôt, et les avant-goûts traumatiques s'activent dès l'origine. Le sens, s'il semble émerger en contrecoup, n'en est pas moins potentiellement présent tôt, très tôt même.


Références

1. Lettre du 21 sept 1897 à Fliess.
2. Nous renvoyons aussi à d'autres textes de la même période où la notion d'après-coup ne manque pas (Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense, 1896. La sexualité dans l'étiologie des névroses, 1898)
3. La référence à la Prägung, l'« empreinte », la « frappe », permet à J. André d'aborder un « trauma » hors-sens, avec toutes les nuances qui vont tracer le chemin qui mènera jusqu'à l'effet d'après-coup.
4. « ... toujours, sans exception, c'est un adulte qui prémature un enfant. » écrit J. André.
5. L'occurrence comme événement qui se présente fortuitement.
6. Le piège de la scansion lacanienne, si bien saisi par J. André, semble confondre l'effet de sens après-coup et la violence qui peut provoquer un « accouchement » (accouchement de la parole, d'après Lacan) par forçage.
7. C. Le Guen estime que la notion d'avant-coup est essentiellement due à la traduction française qui introduit l'idée de coup (C. Le Guen, Dictionnaire freudien, PUF, p. 184)
8. J. Lacan, Le Séminaire, livre I : Les écrits techniques de Freud, séance du 19 mai 1954, Seuil, essais, p. 297.
9. Expression qui peut rappeler l'Hilflösigkeit freudien.
10. Inscription mnésique qui est restée sensoriellement fixée dans le corps.
11. Quelle meilleure expression pour le clivage ?
12. "Confusion de langue..." (Ferenczi - 1933). L'expression de ce patient montre bien l'effet traumatique du coup en lui-même et du clivage conséquent, même si le sens inscrit dans le corps, ressort ultérieurement.
13. À noter qu'il existe aussi selon Freud un refoulement encore plus primitif que le refoulement originaire : le refoulement organique (Cf. C. Le Guen, Dictionnaire freudien).
14. Il s'agit pour lui d'un « représentant psychique (représentant-représentation) de la pulsion [qui] se voit refuser la prise en charge dans le conscient » (1915) ; et par conséquent, d'un contre-investissement qui a fonction de le garder fixé aux premières couches du psychisme afin d'attirer le refoulé ultérieur, proprement dit.
15. Freud S. (1926 d [1925]), Inhibition, symptôme et angoisse, trad. fr. M. Tort, Paris, PUF, 1965 ; OCF.P, XVII, 1992 ; GW, XIV.