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Conférences en ligne

L'envers des idéaux :
angoisse et destructivité

André BEETSCHEN

(Conférence prononcée le 23 juin 2012 dans le cadre des conférences de l'Association Libanaise pour le Développement de la Psychanalyse).


Comment les idéaux animent-ils ou paralysent-ils la vie psychique ? Interroger ces formations psychiques fait rencontrer leur double appartenance : ce vers quoi elles portent dans l’horizon du désir, et comment leur construction s’édifie aussi contre une destructivité menaçante. Formations composites, donc, objets autant du ça que du moi : formations différentes du fantasme en ce qu’on ne peut les dire inconscientes, elles se proposent à la fois comme des constructions défensives et comme promesses d’accomplissement. Certes, par leur fixité et la contrainte qu’ils exercent sur psyché, les idéaux soutiennent des formes de résistance dans le travail analytique ; mais ils s’affirment aussi comme formations psychiques de l’appartenance et du lien, à la jointure de l’individuel et du collectif. Formations actives, en ce sens, dans ce qui soude ou désagrège le lien social ou religieux, actives donc dans la construction et la vie de nos institutions analytiques. Je suis heureux que me soit donnée l’occasion d’en parler aujourd’hui avec vous ici, pour ma seconde venue à Beyrouth, cette ville où la guerre s’est tellement soumise aux idéaux, et les a si fortement altérés.
Je parlerai d’avantage du processus d’idéalisation que des instances psychiques impliquées (idéal du moi, moi idéal) car c’est ce processus qui détermine à mon sens l’ambiguité ou le paradoxe [1] avec lesquels les idéaux s’installent dans l’économie psychique : tantôt du côté de l’expansion amoureuse, tantôt du côté d’une aliénation mise au service de la destructivité.
Notons que le processus d’idéalisation a gagné la langue elle-même : idéal était un adjectif (« conçu par l’esprit et représenté sans être ou pouvoir être perçu par les sens » ; et encore : « qui atteint (ou réunit) toutes les perfections que l’on peut concevoir ou souhaiter » [2]) avant qu’il se substantive avec Diderot l’encyclopédiste. Modèle absolu, type parfait et accompli dans le registre séparé de l’esprit : l’idéal s’affirme chez les philosophes, comme principe de la connaissance (voir Kant et son idéal de la raison pure ) et l’idéalisme est cette « position philosophique qui conçoit le monde ou la réalité extérieure comme la représentation d’une conscience ou d’un sujet pensant » [3]. Sous le primat, donc, ou l’empire de l’Idée. Sans doute est-ce cette trop grande proximité avec le champ philosophique qui rendit Freud prudent dans l’usage qu’il fit de l’idéal dans sa métapsychologie. Il lui fallut attendre, pour que le concept prenne sa pleine valeur psychanalytique, la découverte de l’investissement libidinal du moi avec l’introduction du narcissisme.

* * * *


C’est donc sur la souffrance psychique attachée aux idéaux que je veux m’attarder : clinique de l’amour et particulièrement de la passion (dont celle de la jalousie et du transfert), clinique de l’adolescence et des souffrances identitaires, clinique de la dépression quand pèse sur psyché une charge qui l’écrase. Car exigence et défaillance sont bien les deux menaces qui s’attachent aux idéaux.
L’exigence : l’absolu sans reste, la pureté sans faille, l’abandon à l’emprise de l’idée ou à l’empire de l’image de soi, le lourd tribut payé à l’appartenance sans faille ni distance au groupe. Exigence de ce qu’il faut être, mais aussi de ce qu’il faut que l’autre, l’objet, soit : telle est la contrainte violente de l’idéal exigée dans le « choix d’objet narcissique ». Et la souffrance d’exigence est aussi celle de l’inatteignable projeté devant soi : l’idéal ne se dirait alors qu’au conditionnel (je pense à ces mots de Salah Stetié, dont j’ai découvert l’œuvre lors de ma première venue à Beyrouth, qui évoquent l’idéal d’écriture : « L’idéal serait de poser d’abord les signes de ponctuation. Puis de l’un à l’autre, de remplir par des mots le vide. Ce serait là, dans le style de la musique, une écriture de la respiration » [4]).
La défaillance, elle, est une perte toujours dommageable pour le moi : défaut d’un soutien jusqu’ici méconnu dans sa nécessité, panique d’une faillite de l’appartenance, déception voire trahison qui conduisent parfois jusqu’à l’effondrement mélancolique. Avec la défaillance de l’idéal, un monde psychique que l’on croyait assuré s’écroule ou se trouve soudain perdu : ainsi la trahison de l’objet aimé et la perte de l’idéal de fidélité qu’il se devait de soutenir font-ils surgir la dévastation de la jalousie, « ce monstre aux yeux verts » [5].
L’ambiguïté des formations idéales se retrouve dans les deux orientations psychiques où elles s’inscrivent. D’abord celle de l’investissement amoureux (l’amour reçu et adressé, dont le moi se nourrit dans sa constitution et son orthopédie imaginaire) où l’idéal se soutient de l’expansion narcissique : ainsi en va-t-il de la surestimation que l’idéal confère à l’objet élu (à l’inverse du rabaissement qui peut le viser). Cette surestimation a la fonction de garantir la satisfaction attendue de et par l’objet, de prémunir donc contre l’angoisse de perte d’amour.
Mais, autre orientation, dans le lien amoureux-même, l’idéal s’offre comme forme de déni du déplaisir : à ce titre, il se trouve pris dans la tenaille de l’amour et de la haine, et plus largement dans les destins du dualisme pulsions de vie – pulsions de mort.
Ainsi la souffrance liée aux idéaux est-elle toujours souffrance du moi, ce creuset de l’angoisse. Elle signale la précarité de ce qui soutient l’instance et la violence de ce qui la menace, depuis ses états de dépendance primitive jusqu’à ses strates plus tardives (on doit à Mélanie Klein la théorisation des formes d’idéalisation précoce contre les angoisses destructrices liées à sa conception de la pulsion de mort).
La part obscure sur laquelle s’érige l’idéal, et qu’il tente de repousser, oblige à examiner l’accomplissement dont il se fait promesse : notamment quand le déni sur lequel il peut se fonder le rapproche des perversions (le passage est étroit entre idéaux et idéologies). Formation composite du moi (du côté du narcissisme) et du ça (du côté de l’accomplissement pulsionnel), l’idéal ne peut en tout cas jamais s’affranchir de l’impureté du sexuel ! Freud ne s’est d’ailleurs pas laissé prendre au leurre désexualisé des idéaux quand il revient, dans Le Refoulement, sur la satisfaction qu’ils assurent : « On peut aussi saisir que les objets préférés des hommes, leurs idéaux, proviennent des mêmes perceptions et expériences vécues que les objets les plus exécrés par eux, et ne se différencient, à l’origine, que par de minimes modifications » [6]. C’est aussi du côté de la satisfaction attendue de l’idéal que se rapprochent, plus qu’ils ne se différencient, ces destins pulsionnels attachés au but et à l’objet, la sublimation et l’idéalisation.
André Green, avec : « L’idéal : mesure et démesure » [7], a justement insisté sur la dimension de narcissisme grandiose de l’idéal (sa dimension d’exaltation) en montrant combien s’imposait dans le processus d’idéalisation la nécessité de séparation et de déni avec la mise à distance de l’impur ou du trouble ,contre la menace de la destructivité, de la mort et du mal, de l’effroi ou de l’horreur.

Horreur et beauté : Baudelaire sut en écrire, dans « Spleen et idéal » [8], le sombre mélange.
Son poème, Une charogne, fut particulièrement aimé par Cézanne, le peintre qui décomposa l’idéal de la chose peinte :
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

* * * *


Revenons à la clinique et à la construction métapsychologique pour éclairer le processus d’idéalisation et approcher son envers pulsionnel : passion et détresse. Deux temps de formation peuvent être précisés.
D’abord le temps de l’infantile, bien sûr, que la cure analytique va reconstruire et qui fait de l’idéal à venir, au-delà de la manifestation d’un clivage primitif entre bons et mauvais objets, le témoin après-coup de la capacité d’aimer et de traiter les destins de la passion et de la destructivité pulsionnelle chez l’infans pris dans le jeu de ses identifications œdipiennes. Celles-ci, en effet, conservent l’objet perdu comme « modèle » mais elles trahissent aussi les avatars de la transmission du narcissisme parental (l’enfant-idéalisé du « His majesty the baby »).
Je dis « idéal à venir », car je crois que le véritable temps de constitution des idéaux, le temps « d’après-coup » où se dessine la fonction qu’ils vont prendre dans l’économie psychique, est celui de l’adolescence sur lequel je vais m’arrêter d’avantage. Il n’y a pas, dans la cure analytique, de travail d’élaboration sur les idéaux qui ne revienne au temps de l’adolescence et de ses achoppements.
Car l’idéal est ici la formation psychique du passage et de l’inachèvement. Comme il l’est dans la théorisation métapsychologique de Freud, ainsi que le montre Paul-Laurent Assoun avec les trois temps qu’il propose à « la généalogie de l’idéal » [9]: « transposition idéalisante », écrit-il, dans laquelle l’idéal du moi prépare et soutient l’advenue de l’instance du sur-moi, qui deviendra désormais porteur de l’idéal. Cette transposition inscrite dans la métapsychologie modélise celle du passage adolescent où opèrent la transformation du narcissisme, des appartenances et des identifications. Ceci s’éclaire, bien sûr, de l’apport décisif fourni par Freud dans «Pour introduire le narcissisme » [10]: on trouve dans ce texte-princeps le mot allemand qui traduit adolescent – herandwachsend, un mot rarement rencontré dans le reste de l’œuvre – et on s’aperçoit que toutes les pathologies évoquées (la douleur, l’hypochondrie, le risque psychotique, le trouble de l’estime de soi, les aléas du choix d’objet et jusqu’au bouleversement de l’état amoureux) témoignent des vicissitudes de la souffrance psychique (amoureuse et potentiellement destructive ) adolescente. Je continue de trouver, après de multiples lectures, que ce texte difficile, dont la forme se refuse à une saisie facile par la mémoire, pousse véritablement dans tous les sens, d’une façon assez bourgeonnante ou boutonneuse si l’on veut ! Il met en crise la première topique, il annonce les bouleversements métapsychologiques à venir avec les pathologies du moi inconscient et de la destructivité : je dirais volontiers que « Pour introduire le narcissisme » est dans l’œuvre freudienne un texte adolescent !
Dans le passage adolescent et sous la poussée de la sexualité pubertaire avec ses transformations corporelles, l’infantile sexuel pulsionnel ressurgit avec toute la violence d’une attaque interne et de ses potentialités incestueuses et meurtrières : il contraint au remaniement profond des liens aux objets parentaux à une découverte du monde et des objets sexués qui désormais suscitent le désir de les approcher, de les séduire, d’en être séduit, de les aimer, d’en être aimé. Le passage adolescent est bien, en cela, une remise à jour des modes de traitement psychique de l’infantile sexuel : « L’adolescence, écrit Philippe Jeammet [11], est ainsi révélatrice de la qualité de ce que l’on a pu emmagasiner, intérioriser pendant l’enfance ».
Les formations idéales deviennent alors médiatrices de différentes façons. D’abord en offrant la possibilité d’un éloignement des objets parentaux par un troc des identifications qui, s’il ne peut éliminer toute la violence pulsionnelle, autorise cependant leur mise en jeu « culturelle » dans de nouvelles voies de transmission. Ainsi les idéaux, dont les parents perçoivent souvent douloureusement la puissance d’investissement inconscient chez l’adolescent, font-ils rempart contre la menace fantasmatique de pénétration ou d’effraction par les objets oedipiens, une menace si active à ce moment de la vie psychique.
Par leur provenance en partie collective, puisée dans les liens libidinaux sociaux et de groupe (qu’il s’agisse de la bande des pairs, avec ses codes ou de l’exaltation groupale des concerts de musique, qu’il s’agisse de l’engagement politique ou religieux : toujours donc de ces modalités par lesquels l’inachèvement adolescent s’inscrit dans de nouvelles appartenances), les formations idéales installent de « l’autre » au sein du groupe familial. Ce qui est loin d’être toujours supporté ! Voilà en effet qu’au nom des idéaux se trouve interrogée la nature sinon la vérité du désir liant les parents : se sentant abandonnés ou supplantés comme les objets d’amour privilégiés qu’ils étaient jusqu’ici, ils dénoncent parfois, avec tous les signes de l’amertume ou de la jalousie, la nouvelle allégeance de l’adolescent à un professeur, un leader politique, une vedette de rock… Cette allégeance, en s’exposant comme un renversement de la révolte ou de la passivité vécues à la fois dans le corps et le groupe familial, tente pourtant de symboliser au travers des formations idéales une pulsionnalité infantile qui se trouve réactivée dans le lien libidinal envers le chef, le maître ou l’ami(e), jusque dans la charge pulsionnelle homosexuelle.
Soutenant le passage adolescent, les formations idéales autorisent donc un remaniement des identifications infantiles aux objets parentaux : transaction pulsionnelle émaillée certes d’échecs et de retours régressifs mais porteuse d’espoir. Pourtant, si les idéaux servent ainsi les tâches psychiques de séparation et d’intégration, ils peuvent aussi se charger des plus fortes fixations infantiles d’amour et de haine : c’est alors qu’ils font courir la menace d’une aliénation à la violence où la haine de l’autre et de soi témoigne d’une destructivité dont le suicide est parfois l’agissement tragique. A moindre frais, le voyage adolescent grâce auquel l’adolescent s’éloigne pour découvrir un ailleurs et de nouveaux objets - voyage animé par une quête impérieuse autant que méconnue dans ses motifs profonds - s’accomplit comme une quête d’idéaux. Sean Penn a réalisé là-dessus un film magnifique, Into the wild, que j’ai commenté dans d’autres travaux : ici, la quête d’un idéal de rupture et d’authenticité va cependant se terminer par la mort du héros.

Si le travail psychothérapique avec les adolescents met en évidence, jusque dans le maniement du transfert, cette fonction de vicariance des idéaux nouvellement formés, il impose aussi que l’analyste n’y touche qu’avec prudence quand semblent ainsi fragilement assurées la permanence d’un investissement amoureux précaire ,voire une fonction de survie qui maintient une désexualisation apparente (surtout si la dimension homosexuelle est inconsciemment agissante) contre la violence d’une excitation pulsionnelle qui ne parvient pas à se lier. Autrement dit, c’est là toute la difficulté psychothérapique du maniement du narcissisme adolescent ! Mais on constate aussi que c’est avec le renoncement progressif à la séduction-protection des idéaux que s’installe l’instance sur-moïque, bienveillante quand elle parvient à atténuer sa violence archaïque dans l’humour. Instance individuelle, cette fois, et qui, en réintégrant dans la vie psychique les conflits d’identifications œdipiennes et l’ambivalence, fait de l’admission de la culpabilité le ciment de la dette. Dans la discussion qu’il engagea avec Gilbert Diatkine à propos du « sur-moi culturel » , Paul Denis a précisément montré que l’idéal est ce qui se partage quand le sur-moi, lui, est une instance toujours singulière : « Le sur-moi individuel, écrit-il, est ce qui permet à l’individu d’être seul, seul pour penser, seul en présence de quelqu’un ou dans l’exemple d’un couple, seul avec quelqu’un » [12].
Si j’ai insisté sur le passage adolescent dans la formation des idéaux, c’est qu’il introduit, dans l’oscillation entre enjeux sexuels et narcissiques, dans le balancement entre investissements amoureux et déchainement de la destructivité pulsionnelle, dans le mélange entre désir et croyance, à l’exploration des idéaux et de leur fonction dans la vie collective. Fonction double et paradoxale, là encore, puisque d’un côté la surestimation conférée à l’investissement amoureux (investissement des valeurs et de l’éthique, du vivre ensemble dans la différence et le droit à la singularité) assure un enrichissement narcissique et objectal tiré de ces différences-mêmes, et que d’un autre côté, la contrainte d’un agissement destructif avec la revendication de l’unique et l’intolérance à la différence pousse à l’exclusion, au fanatisme, au meurtre… Certes dans son appartenance originaire au domaine de l’Idée, avec le clivage et le déni qui en résultent, l’idéal emporte une potentialité mortelle ; mais celle-ci ne devient totalitaire que dans la mesure où la formation psychique prétend échapper, au profit de l’unique et de l’identitaire, à la blessure du multiple, à la plasticité des pulsions sexuelles, à la castration. Le leader charismatique vient alors conforter le besoin identitaire en incarnant l’idéal du moi d’une masse menacée [13]. « L’identité collective, écrit Gilbert Diatkine, n’est idéalisée que si elle est ressentie comme fragile, car attaquée par un redoutable ennemi extérieur ou intérieur » [14].
Que deviennent les idéaux culturels, ceux dont Freud constata avec désillusion la perte dans la guerre de 14-18, ceux dont il observa ensuite dans « Malaise dans la culture » comment ils pouvaient se mettre au service des pulsions de mort, que deviennent ces idéaux quand, s’enracinant dans la croyance religieuse, politique ou délirante, ils semblent voués à garantir sans faille les frontières du moi contre l’étranger ou l’ennemi ? « Facteurs de cohésion et de réconciliation dans la culture, écrit Dominique Bourdin, les idéaux sont également ce qui entretient la haine de l’autre et le narcissisme des petites différences qui poussent à l’extrême la rivalité et la haine avec le presque semblable » [15]. Clinique du « narcissisme de vie et de mort » (pour reprendre la formule féconde d’André Green), clinique du moi dans l’incertitude de ses limites et son omnipotence identitaire, dans ce à quoi l’astreint désormais le second dualisme pulsionnel : moi en détresse, qui tente d’être sauvé par ses idéaux au prix de l’aliénante contrainte d’une défense identitaire.
Je ne doute pas que ces questions se sont posées, et se posent toujours avec une acuité particulière ici, au Liban. Aussi ai-je aujourd’hui en mémoire le beau livre d’Adnan Houbballah avec la phrase écrite au-dessous de son titre : « La guerre civile est en chacun de nous » [16].

* * * *


J’en viens maintenant à l’analyse des formations idéales, telle qu’ont pu la mettre en évidence certaines situations de cure.
Il faut que soit advenue, d’une manière ou d’une autre, l’épreuve d’une perte ou d’une trahison-déception des idéaux pour que le travail analytique en vienne à explorer la trame psychique de ces formations psychiques. Travail de décomposition, donc, plus que d’interprétation frontale qui serait perçue comme une dénonciation : travail de déliaison, toujours, entre l’analyse d’un fragment de moi et celle d’un fragment de ça. La démesure et l’exigence d’accomplissement qui sont au cœur de l’idéal ne peuvent en tout cas se soustraire au déterminisme pulsionnel : en particulier à celui d’une oralité avide – ne dit-on pas « soif d’idéal » ? - qui met l’idéal dans la position du mirage qui n’étanche pourtant pas la soif !
Ainsi en alla-t-il du travail analytique avec un patient jaloux, chez qui la trahison par sa compagne de l’idéal de fidélité amoureuse fit brusquement surgir des motions pulsionnelles partielles tenues jusqu’ici dans l’inconscient , mais dont la satisfaction était ardemment et secrètement recherchée dans le lien sexuel amoureux : toucher, voir, prendre et posséder l’objet, objet-unique à la mesure de l’exigence narcissique d’en être le seul élu, et d’être le seul à en dispenser la jouissance. Obtenir aussi, grâce à l’idéalisation de l’objet désiré, la garantie de la satisfaction réclamée par le fantasme. Le travail analytique a pu mettre en évidence que l’idéal de fidélité absolue visait à renverser la détresse d’une impuissance infantile éprouvée durement devant la « trahison » œdipienne d’une mère dangereusement séductrice, tandis qu’une revanche était imaginairement prise sur le manque phallique éprouvé douloureusement face au père-rival.
Le processus d’idéalisation dans la cure s’attache évidemment à l’éclosion de l’amour de transfert quand la revendication pulsionnelle qui l’habite en vient à exiger quelque satisfaction réelle de la part de l’analyste. La prise en masse de l’idéal dans le transfert peut alors tenter de trouver un échappement à sa non-satisfaction en interrompant le travail analytique : tentative de dégagement ou de fuite devant le déferlement des pulsions partielles refoulées par l’idéal mais qui se réveillent dans un retour de la détresse infantile. Mais la fuite peut vouloir tout autant écarter la menace éprouvée par la saisie intolérable d’une haine de transfert recouverte jusqu’ici par l’idéal : comme avec l’éclosion de l’amour de transfert, c’est le soudain déclenchement d’un « transfert latéral » passionné ou haineux qui impose l’évidence de la fuite devant le danger d’accomplissement de la motion pulsionnelle.
Ces actings « sous contrainte d’idéal » donnent la mesure des résistances alors affrontées : on peut envisager de la même façon la fuite dans une « guérison » aussi soudaine qu’idéale.
Mais puisque j’ai choisi de parler d’avantage de destructivité que d’amour, je veux encore évoquer la cruauté qui infiltre, dans certaines configurations psychiques, les idéaux et leurs exigences épuisantes : leurs effets délétères ne peuvent alors que trahir l’agissement des pulsions de mort (avec cette forme particulière que peut y prendre la « pulsion anarchiste » décrite par Nathalie Zaltzman [17]). On mesure ici combien les formations idéales ne relèvent pas exclusivement de l’expansion narcissique du moi : avec le déplaisir répété qui compromet leur accomplissement promis mais toujours différé, voire avec l’alliance qu’elles nouent dans la contrainte de répétition avec l’agissement cruel du sur-moi ( le lien de l’idéal et du sur-moi nécessiterait à lui seul un plus ample développement, qui prendrait en compte la tension entre idéal et interdit ; notons seulement que le sur-moi, en s’attachant à rendre l’idéal inatteignable, exerce aussi un effet protecteur contre un accomplissement « maniaque ») , les formations idéales trahissent leur dépendance aux forces du ça. D’où la fixité et la fixation dont cette dépendance témoigne.
C’est peut-être en réponse à la cruauté qui l’habite que l’idéal s’avère être une formation psychique capable de traiter, en les liant, les motions pulsionnelles sexuelles et destructrices : le moi projette en effet « au devant de lui », c'est-à-dire en restant en conta ct, la garantie de ce qui le préserve. Est-ce ainsi, quand les pulsions de destructivité se déchainent désespérément, quand l’angoisse-effroi témoigne du « retournement des pulsions d’auto-conservation » avec l’impossibilité de faire appel au masochisme protecteur, que l’on peut comprendre pourquoi se développe parfois dans la cure une recherche forcenée et idéalisante du sens , comme une quête d’un remède miraculeux contre la détresse ?
Je pense ici à un patient gravement toxicomane aux anxiolytiques (au point de mettre régulièrement sa vie en danger), soumis à la répétitivité d’un effroi d’endormissement qui le submergeait et chez qui se répétait la destructivité tragique de deux identifications toujours en lutte l’une contre l’autre : celle à un narcissisme maternel pervers par lequel il se sentait enchainé, celle à un père fortement idéalisé dans la petite enfance, un père passionnément aimé mais devenu paranoïaque délirant pendant l’adolescence du patient, un père mort dans une déchéance insupportable. Le transfert et le contre-transfert furent dans cette cure particulièrement difficiles à manier car l’analyste était la fois un être dangereux avec qui le patient avait peur, dans une excitation homosexuelle méconnue, « d’en venir aux mains » (ce patient regardait chez lui en boucle, en tentant de s’endormir, les images d’un célèbre combat de boxe) ; et à la fois il était, comme le père de l’enfance, un objet passionnément aimé et idéalisé. Les processus d’idéalisation étaient chez ce patient particulièrement intenses et ils s’offraient comme un rempart contre la destructivité : altérant ses relations amoureuses, aussi enflammées dans les débuts que rapidement abandonnées, l’exigence d’idéaux gangrénait ses activités intellectuelles avec le fantasme omnipotent de vouloir à chaque fois tout reprendre à zéro, de s’emparer ainsi en quelque sorte, dans une représentation grandiose ignorant la dette, de l’origine-même du travail de pensée. Le travail analytique, qui s’attacha avec obstination à démêler les fils du deuil du père, mit aussi en évidence une correspondance « archaïque » entre idéal et fixation orale : l’activité addictive put, en effet, être peu à peu associée à la sensation terrorisante d’un bouche-trou, représentation corporelle creusée par une hallucination négative où s’engloutissait la terreur d’endormissement.
Je pense aussi à une patiente chez qui l’idéal de « sauver » s’est imposé sans relâche dans la passion longtemps maintenue pour un homme, toxicomane lui aussi, avec qui elle avait voulu dès l’adolescence construire sa vie, mais qui l’avait ensuite gravement trahie . La part du clivage et du déni, de l’effacement de la différence des sexes et de la négation de la haine étaient patentes, et pourtant longtemps méconnues, dans la formation d’idéal. Il apparut dans l’analyse que les idéaux contraignants avaient aussi la fonction de tenir à distance le souvenir et les effets délabrants d’un traumatisme sexuel infantile précoce, précisément vécu alors comme une insupportable trahison de celui qui en était l’auteur jusqu’ici idéalisé. Mais l’idéal sans cesse soutenu de sauver l’objet, c’était encore pour cette patiente vouloir porter secours à une mère dont la détresse avait été perçue depuis toujours par l’enfant.

Dire en quelques mots le travail analytique possible avec les idéaux, ces formations psychiques tardives quand le processus d’idéalisation lui est précoce, est bien sûr une gageure ! On en revient pourtant à ce qui fait notre tâche quotidienne : élaborer leur usage dans le traitement de l’angoisse et de ses sources, en construisant ce qu’on peut inférer de leur transmission ( indices de filiations narcissiques et imaginaires, aliénations aux exigences perverses ou exagérément surmoïques des objets parentaux... On lira avec profit, là-dessus, les rapports du Congrès des psychanalystes de langue française, tenu à Montréal en 2000 [18]).
Il s’agit toujours d’un travail de deuil et de renoncement, tant les idéaux sont ces objets nécessaires et passionnément aimés, dont la perte est longtemps inadmissible : renoncement à la maitrise imaginaire du monde et de l’autre, renoncement à la garantie offerte au moi contre la pulsionnalité sexuelle ou destructive qui le menace. Ce renoncement, il faut l’envisager comme une transformation plutôt qu’un effacement : un allègement, une moindre exigence quand aura pu être progressivement admise l’angoisse qui dans le moi a contraint à l’érection des formations idéales.

Dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » [19], ce texte testamentaire d’une lecture inépuisable quant au travail analytique, Freud en s’attachant à reconnaître patiemment les résistances et « les obstacles sur le chemin de la guérison analytiques » ne fait étonnamment pas mention du poids des idéaux. Sans doute parce que le mot et le concept ont toujours suscité chez lui une certaine ambivalence : il a évoqué dans une lettre à Jung «le bavardage sur l’idéal », comme le signale Paul-Laurent Assoun dans « Freud aux prises avec l’Idéal » [20]. Pourtant, avec la question de la guérison, du « niveau de normalité psychique absolue », du « moi normal » considéré comme « fiction idéale », avec l’évocation « du besoin (pour l’analyste) d’une certaine supériorité pour agir sur le patient comme modèle dans certaines situations analytiques, comme maître dans d’autres » [21], la référence à l’idéal est bien présente. « Notre effort thérapeutique, écrit-il encore, oscille constamment pendant le traitement entre un petit fragment d’analyse du ça et un petit fragment d’analyse du moi. Dans l’un des cas, nous voulons rendre conscient quelque chose du ça, dans l’autre corriger quelque chose dans le moi » [22]. Le travail psychanalytique avec les idéaux, dans la cure, me semble particulièrement s’inscrire, comme je l’ai dit plus haut, dans cette oscillation.
Mais nous avons appris que notre « tâche pratique » ne peut aller sans l’élaboration du contre-transfert, soit, ici précisément, de nos idéaux d’analyste : nous ne travaillons pas sans angoisse ni idéaux, d’abord parce que notre acte doit composer avec « l’ambition de guérir ». André Green a justement souligné [23] combien, avec le dégagement progressif de la méthode analytique et de son cadre, avec l’identification du processus de la cure à l’accomplissement hallucinatoire et au travail du rêve, la référence à la « cure-type » s’était trouvée soumise à un processus contraignant d’idéalisation : une « spiritualisation progressive », a-t-il écrit, qui soutient le dessein à certains égards grandiose de transformer durablement, par l’effet de la parole et de cette action humaine dont le transfert est le ressort, les destins de la souffrance psychique.
Justement, «L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » est l’examen sans complaisance d’un dessein idéalisé qui serait accompli dans la guérison analytique durable (« qu’on serait aujourd’hui en droit d’exiger et d’attendre »), ou dans la liquidation sans reste de la revendication pulsionnelle (quand il faut plutôt se résoudre à son »domptage »), dans illusion d’avoir « réussi à lever tous les refoulements survenus et à remplir toutes les lacunes », dans l’espoir vain d’un raccourcissement de la cure quand l’approfondissement recherché exige au contraire un suspens de la temporalité. Et dans l’illusion, encore, d’une « analyse à fond » avec le débat engagé avec Ferenczi sur la fin de l’analyse. Autant d’idéaux lucidement relativisés, donc, jusqu’à celui du changement que l’analyse devrait produire chez les analystes, alors que souvent, il faut l’admettre, « ils restent comme ils sont » ! Et pourtant, tout au long de ce texte qui se coltine à l’affrontement aux résistances, on peut mesurer l’écart entre idéal de la théorie et faits de l’expérience tirée des obstacles rencontrés, un écart qui signale le non-renoncement au travail de pensée. Mais « L’amour de la vérité », si souvent invoqué, peut-il s’affranchir de la surestimation idéalisée de l’amour ?
Nous ne pourrons donc pas éviter de côtoyer dans notre pratique les risques de l’idéalisation ! Tantôt par l’affirmation d’une absolue négativité de l’inconscient qui fait de celui-ci un mystère inaccessible, tantôt par l’excessif pouvoir que nous attribuons à la réalité psychique et à ses possibilités imaginaires de recréer le monde pour que nous échappions à la reconnaissance de notre finitude, tantôt par la croyance en la psychanalyse comme nouvelle naissance … Il n’est pas jusqu’au transfert qui tombe parfois sous la coupe d’une idéalisation quelque peu mystique quand il ignore la phrase de Freud : « L’analysé lui-même ne peut pas loger tous ses conflits dans le transfert »…
Voyons alors dans l’idéalisation chez l’analyste une réaction à l’angoisse de notre acte et aux échecs que nous rencontrons. Une réponse aussi à notre difficulté de reconnaitre l’agissement du transfert négatif sous les feux de l’amour de transfert, un indice de notre rencontre des limites : car celles-ci ne bordent pas, elles ne sont pas une frontière que surveillerait l’idéal, elles traversent la pratique analytique avec tout patient en contraignant à remettre modestement sur le métier la spécificité de l’analytique. Et si la fin de l’analyse est l’occasion, pour le patient et l’analyste, d’une reévaluation des idéaux qui présidèrent à ses débuts, leur « liquidation » méconnaitrait sans doute l’inachèvement inscrit dans la méthode. La fin de l’analyse, je la vois d’avantage sous le signe de ce « transfert de transfert » qu’a proposé Jean Laplanche, dont je regrette la perte récente.

La fin d’une analyse se complique parfois du désir de devenir-analyste, désir de formation dont on sait qu’il peut être une fuite, comme ailleurs la fuite dans l’amour ou la guérison. Les idéaux de formation, l’identification à l’analyste, le choix d’une communauté analytique et d’une filiation, ce sont là des enjeux analytiques importants où la question de l’idéalisation reste posée dans l’écart amour-destructivité, avec l’inévitable transfert persistant à la figure du « maître ».
On le sait : c’est sur les idéaux de formation que se sont déchirées et divisées, en France mais ailleurs aussi, les communautés analytiques… L’APF, à laquelle j’appartiens, en sait quelque chose ! Quand les institutions analytiques ne sont plus, comme aux débuts de la psychanalyse, structurées par une identification commune au père fondateur, la guerre des idéaux fait rage, charriant toute la destructivité déliée des enjeux narcissiques. Mais si la dette à l’égard de Freud demeure, pour ceux du moins qui continuent de s’en réclamer, le ciment du sur-moi analytique, alors l’infini du travail de pensée devrait ne pas cesser de s’imposer à l’idéal d’une théorie finie et sacralisée.


Notes

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1. Les idéaux, Monographies et débats en psychanlyse, ss. la direction de G. Cabrol et H. Parat, avec la Coll. de C. Janin, PUF, 2010.

2. Le Grand Robert de la langue française, ibid, p. 2026.

3. Grand dictionnaire de la philosophie (sous la dir.de M. Blay), CNRS Editions, Larousse, 2003, p. 503.

4. Stétié S., En un lieu de brûlure, Bouquins, Robert Laffont, 2009.

5. Shakespeare W., Othello, trad. A. Robin, Le Club Français du Livre, 1959.

6. Freud S., ( 1915), Le refoulement, OCF-XIII, PUF, 1988, p.195.

7. Green A., L’idéal : mesure et démesure, NRP, 27, printemps 1983, Gallimard, p. 34-63.

8. Baudelaire C., Les fleurs du mal, Poésie / Gallimard, 1996, p.63.

9. Assoun P-L., op.cit, p. 102.

10. Freud S. (1914), Pour introduire le narcissisme, OCF-XII, PUF, 2005, p. 213-246.

11. Jeammet Ph., Gérer la distance relationnelle aux objets d’attachement, in L’adolescence aujourd’hui (dir. A. Braconnier), Erès, 2005.

12. Denis P., Idéal et objets culturels, RFP, L’idéal transmis, t. LXIV, 2000, PUF, p. 1599-1608.

13. Freud S., Psychologie des masses et analyse du moi, OCF-XVI, PUF, 1991.

14. Diatkine G., « L’idéalisation du sentiment d’identité », Les Idéaux, op.cit, p.127.

15. Bourdin D., « Devenirs post-freudiens de la notion d’idéalisation », Les Idéaux,op.cit. p.56.

16. Houbballah A., Le virus de la violence, 1976, Albin Michel.

17. Zaltzman N., « La pulsion anarchiste », Psyché anarchiste ; débattre avec Nathalie Zaltzman, Petite Bibliothèque de Psychanalyse, PUF, 2011.

18. « L’idéal transmis », Pure culture (L. Monette et J. Mauger) ; Surmoi culturel (G.Diatkine), Congrès des psychanalystes de langue française de Montréal, RFP, XIV,2000, PUF.

19. Freud S, (1937)., L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, in Résultats, idées, problèmes II, PUF, 1985.


20. Assoun P-L., Freud aux prises avec l’Idéal, NRP, 27, printemps 1983, Gallimard, p.85-123.

21. Freud S., ibid, p.264.

22. Freud S., ibid, p.254.

23. Green A., L’ideal : mesure et démesure, op.cit.


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Peinture : Katya Traboulsi.









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