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La crise du milieu de vie au féminin

Terminus ou nouveau départ ?

Ghassan ASSAF

Conférence prononcée le 3 mars 2022 dans le cadre des conférences de l'Association libanaise pour le développement de la psychanalyse.




Argument

La crise du milieu de vie chez la femme est inséparable du réel biologique que constitue la ménopause. Cette crise est vue par de nombreux psychanalystes, dont Hélène Deutsch et Jacqueline Schaeffer comme une reviviscence de la crise pubertaire où la problématique de la castration refait surface. En évoquant André Green, certains décrivent la ménopause comme une castration blanche.
A la ménopause s’opère un remaniement pulsionnel qui met en jeu les différents rôles qu’occupe la femme. Ainsi, les cartes se mélangent et leur redistribution ne s’avère pas toujours facile. Une désintrication pulsionnelle se fait entre le maternel et le pulsionnel et la libido ainsi désinvestie du maternel devrait trouver un autre objet. Deviendrait-elle une force destructrice à travers la dépression ou les affections somatiques ? ou un agent explosif à travers l’éclatement du couple ? Constituerait-elle le début d’une aventure amoureuse ou sexuelle ? ou l’occasion d’un travail sublimatoire grâce auquel la femme découvre en elle-même un potentiel non encore exploité ?
Notre question serait la suivante : la crise du milieu de vie serait-elle le début de la fin de la vie pulsionnelle féminine ou bien l’occasion d’un nouveau départ où le féminin serait défini autrement ?





Introduction

Je dois commencer par une confession qui est en même temps un insight que les psychanalystes ont toujours eu sans pour autant pouvoir y apporter une réponse satisfaisante. La confession est celle-ci que la psychanalyse s’était parfois refusée d’être un outil efficace pour étudier la sexualité féminine, en ayant pour excuse que la nature même de celle-ci réussit à aveugler tous ceux qui s’y aventurent, qu'ils soient hommes ou femmes. On pourrait aussi y voir une obéissance aveugle au Père de la horde qui nous avait insinué et parfois ouvertement ordonné de nous éloigner de ce continent noir et dangereux que constitue la sexualité féminine et de reléguer la tâche aux artistes et écrivains.

Dans une tentative désespérée de se remonter contre le Père qui a dit « que la femme dans son entier est tabou » (S. Freud, 1918), certains ont insisté à y voir un continent orné de toutes sortes de couleurs. Ils n’ont fait ceci que pour tomber dans le piège qui les attendait à l’autre extrémité. Ils se sont ainsi aveuglés par une infinité d’hypothèses et de données déconcertantes, mystiques et contradictoires.
C’est avec un mélange de courage et de prudence qu’il faudrait aborder le sujet de la sexualité féminine, en évitant les excès de peur comme ceux de vaillance.
N’étant ni extrêmement craintif ni déraisonnablement courageux, j’espère pouvoir vous entretenir d’un sujet qui devient de plus en plus prioritaire de nos jours, où l’espérance de vie s’est rallongée de plus d’une vingtaine d’années par rapport au siècle précédent et où le rôle des femmes ne cesse de se varier et de conquérir des champs qui furent auparavant réservés aux seuls hommes.

Parler de la crise de milieu de vie implique nécessairement la question centrale de la ménopause. C’est d’une combinaison d’évènements biologiques et psychologiques que nait cette crise qui prend des formes différentes et implique des réponses différentes pour chaque femme. Le risque de tomber dans la généralisation, la banalisation ou la dogmatisation du phénomène n’est pas le seul auquel il faudrait faire face en abordant ce sujet. Ce risque pourrait être surmonté par une lecture suffisamment souple qui permettrait toutes sortes de nuances et de différences individuelles, sociales et culturelles.

Mais le risque principal serait d’ordre historique et anthropologique, donc culturel. Parler de ménopause, ce qui implique directement la question des menstruations, a toujours relevé du tabou. Selon Jacqueline Schaeffer, ces questions restent, jusqu’à nos jours, enfouies dans notre inconscient comme un tabou du sang. Le sexe de la femme était souvent décrit comme mystérieux et terrifiant. Son vagin est denté, son clitoris est une flèche acérée et il est plus prudent de l’exciser. Des serpents logent dans son ventre et les hommes s’y font mordre cruellement. Dans les anciennes théories médicales, l’utérus est un animal sauvage qui guette avec voracité la semence de l’homme. Il se déplace jusqu’à la gorge et, pour le faire redescendre, on fait respirer à la femme hystérique des vapeurs nauséabondes ou on la suspend par les pieds. L’appétit sexuel de la femme est insatiable. Et ainsi de suite.
Quant au sujet de la ménopause, les sociétés traditionnelles ont toujours craint la femme ménopausée. L’anthropologue Françoise Héritier note que la femme ménopausée est la personne sur qui risque le plus de peser l’accusation de sorcellerie (F. Héritier 1996).

Si les règles servent à évacuer la chaleur grâce à l’écoulement du sang menstruel, la femme ménopausée risque d’accumuler cette chaleur qui n’est dorénavant plus évacuée par l’accouchement non plus. Ceci pourrait augmenter sa puissance et la rendre plus dangereuse. Les hommes craignent la femme ménopausée et l’on pourrait se demander si les femmes ne se craignent pas elles-mêmes aussi. Tout ce qui se dit alors à propos de l’instinct maternel, de la vocation de procréer perd son support biologique. Freud lui-même stigmatise : « Une fois que les femmes ont perdu leurs fonctions génitales… elles deviennent querelleuses, contrariantes, dictatoriales, dépitées, mesquines. » (S. Freud 1913).
Notre question pour ce soir serait double :

La ménopause serait-elle une disparition de la menace que représente la femme, y compris par rapport à la femme elle-même ? Ou bien le sang qui disparait la rend-il plus mystérieuse ?
Serait-elle l’annonce du déclin de la femme qui perd alors son privilège de recevoir l’enfant dans son utérus et d’avoir par là le pouvoir absolu sur la vie et sur la mort ? ou bien le début d’une féminité authentique, purifiée du maternel et qui pourrait donner son libre cours à l’aspect libidinal, individualiste de la vie pulsionnelle de la femme ?


La femme en mutation continue ; une nouvelle adolescence ?

On ne naît pas femme, on le devient. Devenir femme résulte en effet d’un apprentissage, notamment de la sexualité qui s’épanouit et se transforme avec l’âge.
Jacques André (2009) dit : « Il est possible que la psychogenèse du Moi-Peau, de la complétude narcissique qui lui est associée, soit pour la fille un chemin plus long et plus difficile à parcourir que pour le garçon. » On pourrait dire que ceci continue tout au long de la vie d’une femme.
Certains psychanalystes voient un parallèle entre la ménopause et la période d’adolescence chez la fille. L’adolescence est la phase où la fille devenant femme a rendez-vous avec son épanouissement sexuel, ou bien avec sa terreur devant une potentielle libération pulsionnelle. La ménopause pourrait elle aussi être vue comme la phase où la femme deviendrait capable de vivre pleinement sa sexualité. Elle serait une purification que connaîtrait le féminin sexuel en se séparant du maternel, du besoin ou du devoir de procréer. Le féminin se libère du risque de la grossesse, de l’engagement auprès des enfants devenus maintenant autonomes. Elle aurait dorénavant moins de comptes à rendre aux autres, sinon à son propre être féminin.

Dans le cas de l’adolescence comme dans celui de la ménopause, les promesses d’une sexualité libérée de ses entraves feraient face au risque de l’inceste. A l’adolescence, les fantasmes œdipiens qui resurgissent de nouveau s’accouplent avec la maturité sexuelle et rendent le risque de passage à l’acte incestuel encore plus présent. En une sorte d’Œdipe inversé, la même chose se passerait à la ménopause. Les enfants devenus eux-mêmes de potentiels partenaires sexuels, juste au moment où la femme opère cette séparation entre le maternel et le pulsionnel en elle-même.
La rivalité avec la mère œdipienne se traduit à la ménopause par une relation ambivalente avec la fille adolescente. Jalousie, envie, fascination et emprise sont souvent les composantes de cette relation. Il y a donc une reviviscence des conflits infantiles et tout trébuchement à ce stade ne serait pas sans conséquences.

Comme équivalents aux fugues, école buissonnière et autres aventures qui signifiaient une envie de se séparer lors de l’adolescence, les conflits conjugaux, quêtes amoureuses, divorces et reconstitutions de sa vie sont parfois les produits de la ménopause.
À la ménopause, la femme pourrait se sentir libre de faire ce qu'elle veut, n’étant plus tenue par le devoir de procréer, ni par la peur de le faire. Le plaisir sexuel peut prendre la relève, il devient le seul maître des lieux. Il se purifie de toutes contraintes et de tous dangers. L’utérus voyage vers d’autres destinées et la femme s’ouvre à toutes les possibilités. Dans certains cas, elle s’ouvre à l’infini, au sacré, à une jouissance ultime qui se place à l’intersection entre le sensuel et le spirituel, non sans beaucoup de tâtonnements, d’essaies et d’éliminations. C’est ainsi qu’une patiente parade entre méditation, retraite de yoga, aventures amoureuses et sexuelles, acuponctures et des traitements corporels sophistiquées et polyvalents. En se libérant, ne serait-ce que partiellement, de son rôle de mère (même si on n’a pas été biologiquement mère) : procréer et/ou prodiguer des soins, la femme devient plus mystérieuse, plus dangereuse car moins contrôlable et plus libre. La jouissance autre dont parle Lacan prendrait ici une dimension nouvelle, celle de la jouissance du féminin érotique, séparé du maternel. Mais le maternel pourrait protester, surtout au niveau de l’emprise que pourrait exercer la mère sur ses enfants, évoquant des figures mythologiques comme Déméter ou Jocaste.

Comme l’adolescence aussi, la ménopause est une pause. C’est une opportunité pour la femme de faire son choix, soit de continuer dans un maternel dur, soit de se libérer du maternel, du moins dans sa forme extrême avec l’emprise qui lui est intrinsèquement liée.
Mais la question qui se pose souvent pour la femme serait : Comment rester femme, lorsque les éclats de la féminité déclinent, et que la maternité s’éteint ?
Si la ménopause implique avant tout le deuil de la maternité, elle ne nécessite pas pour autant le deuil du féminin ni de la féminité. Le dégagement du féminin érotique pourrait donner lieu, dans certains cas, à des lendemains qui chantent. Mais avant que la femme n’accède à cette réalisation, elle devra faire face à plusieurs pertes qui sont étroitement liées à la ménopause. Certains psychanalystes pensent qu’il s’agit d’un passage obligatoire et que ce n’est qu’après une traversée du désert laborieuse et une descente aux enfers périlleuse que la femme pourrait avoir accès à ce féminin purifié.


Pertes et séparations liées à la crise de milieu de vie

Les crises existentielles sont, entre autres, faites de séparations et de pertes. Position dépressive, Œdipe, adolescence et ménopause, toutes ces crises mettent à l’épreuve la fameuse capacité d’être seul. Du côté féminin, à la cinquantaine, les pertes s’accumulent : pertes de la procréation, du rôle maternel, des enfants devenus grands, des parents morts ou devenus vieux, perte de la jeunesse et de l’image de soi autrefois valorisée.


La perte des règles

Hélène Deutsch (1945) a consacré le dernier chapitre de son livre « La psychologie des femmes » à la ménopause. Elle a comparé le temps de la ménopause à celui de la puberté. Puberté et ménopause sont les deux bornes qui limitent le temps biologique de la procréation, celui qui se manifeste par l’évidence (le « voir ») de la présence des règles, des menstruations. C’est le temps de l’écoulement périodique du sang, des « périodes ». Il s’agit donc de ce qui marque la temporalité féminine, le rythme et la périodicité du maternel. Deutsch décrit la ménopause comme une « perte morceaux par morceaux de tout ce qui lui avait été donné à la puberté ». Elle y observe une suractivité, le resurgissement de fantasmes de viol et de grossesse, de besoins d’émancipation, et de symptômes équivalents, comme si le « trop tôt » et le « trop tard » se rejoignaient.


La perte de la capacité procréatrice

L’arrêt de la fonction des organes de procréation pourrait être vécue, dans la période de crise, comme une castration réellement advenue. Cette blessure narcissique peut renvoyer non seulement à l’époque de la puberté, mais à celle de la déception de la petite fille de la phase phallique, qui se vit comme n’ayant pas de sexe, comme châtrée, au sens où Freud dit que « la castration a déjà eu lieu ». Si, à la puberté, la survenue des règles peut être ressentie par certaines adolescentes comme une castration, celle-ci serait alors une castration « rouge », tandis que celle de la ménopause est une castration « blanche » (I. Usobiaga, 1997), « blanche comme dans les états de vide » (A. Green, 1983).


La perte du rôle maternel ; le nid vide

Jacqueline Schaeffer parle du nid vide et du risque de sombrer dans la dépression à cause des pertes qui s’accumulent à cette phase. Le « syndrome du nid vide », c’est-à-dire la crise qui advient chez les parents quand la croissance de leurs enfants s’achemine vers la séparation et le départ de la maison familiale.
Mais l’angoisse de séparation des parents commence bien avant que les enfants ne quittent le nid. C’est-à-dire lorsque ceux-ci commencent à avoir leur propre vie amoureuse. Les répercussions se font inévitablement sentir sur les parents. Ceux-ci se trouvent devant un accroissement brutal de libido, une nouvelle confrontation à la scène primitive et ce qu’elle suscite d’excitation, de sentiment d’exclusion et d’abandon, à la reviviscence de leur conflit œdipien et des traumatismes de leur propre entrée dans la sexualité.
Il peut y avoir alors crise du couple des parents, entraînant des séparations et le début de nouvelles vies, qui coïncident avec la nouvelle vie des enfants. Ces mouvements de crise peuvent être réversibles si chacun des deux remet au travail sa recrudescence libidinale et ses angoisses de castration et de mort.


Les pertes narcissiques

Narcisse, comme tout le monde, craint de vieillir. Les sensations de transformations corporelles à la ménopause sont vécues, comme à la puberté, avec un sentiment d’inquiétante étrangeté. Une femme peut voir soudain apparaître dans le miroir le visage de sa mère, ou de sa grand-mère, et être prise d’une violente angoisse. L’identification inconsciente fait alors place à un réel insupportable. Lors de la ménopause, la femme revit ses angoisses d’adolescente : l’image du corps et sa capacité de séduire redeviennent un facteur central dans le regard qu’elle porte sur elle-même.


Les solutions défensives

Devant toutes ses mutations et toutes ces pertes, la femme risque parfois de se trouver démunie. C’est pourquoi on la trouve souvent se servir des défenses qui lui sont à portée de main. Le choix des défenses se fait selon les fixations infantiles comme celles de la période d’adolescence. Au début de la crise, les défenses sont choisies ad hoc, ensuite la femme organise et raffine son arsenal défensif qui pourrait se diversifier, s’enrichir et se sublimer.


La régression orale

Les frustrations sentimentales et sexuelles peuvent mettre à contribution le corps à travers la mise en jeu régressive de pulsions partielles notamment orales comme l’alcoolisme ou la boulimie (Gueydan, 1991). Ces conduites addictives qui apparaissent à la ménopause dans un contexte de solitude reflètent des difficultés d’introjection ou d’élaboration mentale ayant trait à la position dépressive. Elles pourraient être considérées comme des troubles du narcissisme qui renvoient à un défaut du narcissisme primaire, plus ou moins important selon les cas. Rappelons que le narcissisme primaire crée le moi et assure son maintien tout au long de la vie et le conserve face aux attaques de la pulsion de mort à travers sa capacité de liaison. Pour Rosenberg, ces conduites addictives mettraient en relief la fragilité de l’intrication pulsionnelle primaire dans ses rapports avec les premières relations à une mère insuffisamment intricante, donc insuffisamment contenante et liante.
A ce sujet, une patiente, madame M. me dit : « mon but est de garder la ligne, de me voir belle et séduisante, mais en réalité, je grossis et ne peux me contrôler. En mangeant, j’évacue mon énergie et en même temps je me sens remplie, mais je ne saurais vous dire de quoi. »


La régression sadique-anale

Freud pensait que les régressions de la libido qui s’effectuent à la ménopause peuvent permettre une nouvelle émergence des formes infantiles sadiques-anales ou sadiques-orales de l’organisation libidinale. En 1913 il écrit : « Une fois que les femmes ont perdu leurs fonctions génitales, leur caractère subit souvent un changement particulier. Elles deviennent querelleuses, contrariantes, dictatoriales, dépitées, mesquines ; c’est-à-dire qu’elles exhibent les traits typiques d’un sadisme érotique-anal, traits qu’elles ne possédaient pas auparavant ». D’autres solutions, celles de s’évader dans le sacrifice de soi, ou dans la dévotion religieuse, ou dans des activités charismatiques, ne sont pas dénuées de composantes sadiques-anales.


L’envie du pénis

La ménopause est la phase où se produit une nouvelle flambée du conflit œdipien. La vulnérabilité narcissique d’une femme, déjà mise en cause par la fin de sa capacité procréatrice, peut se trouver accrue par le fait que celle de l’homme ne se termine pas au milieu de la vie. Le sentiment d’injustice à l’égard des hommes pourrait réactiver l’épreuve de la différence des sexes, les angoisses de castration et la solution phallique de l’envie du pénis. Les affects envieux visent également les jeunes femmes pour qui tout est toujours possible. L’objet de rivalité n’est plus désormais la mère, mais la fille. « Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle » exprime un sentiment universel d’envie, de perte et d’hostilité, vécu parfois consciemment, mais souvent inconsciemment par la majorité des femmes vieillissantes envers les jeunes femmes par lesquelles elles se sentent menacées et qui possèdent maintenant ce qu’elles avaient l’habitude de posséder.


La dépression

La ménopause est souvent marquée par une dépression, soit passagère, soit définitive, ainsi que par une dévalorisation de soi. « Ce qui a été possédé est perdu, ce qui a été espéré n’est pas arrivé », dit Madeleine Gueydan (1991). Au moment du départ des enfants, d’autres séparations peuvent advenir, comme celle du conjoint ou la perte des parents, déjà advenue ou à venir.
Hélène Deutsch évoque les femmes qui foncent dans la dépression faute de pouvoir assumer leur nouvelle forme de féminité et pour avoir, tout au long de leur vie, privilégier une virilité sublimée ou masquée. « Chez ces femmes, la ménopause se traduit par le fait que les tendances féminines antérieurement inexprimées présentent maintenant leurs revendications... Elles tombent malades parce qu’elles sont incapables de satisfaire leur féminité nouvelle, tardivement éveillée. » Elles fuient dans la dépression. Il peut se produire également des décompensations psychotiques ménopausiques et, comme lors de la puberté, des épisodes de dépersonnalisation face à l’image dans le miroir. Les affects dépressifs et la douleur psychique peuvent être déniés, souvent par une mise en acte, une suractivité ou une exacerbation hystérique.


Les solutions somatiques

En reprenant Freud, Claude Balier écrit qu’autour de la cinquantaine, « la libido désavantageusement fixée » (S. Freud, 1895) ne s’exprime plus par le moyen de « l’action spécifique de la libido psychique qui permet normalement l’écoulement de l’excitation sexuelle somatique. L’une des conséquences en est la disparition de l’activité fantasmatique qui caractérise les troubles somatiques » (Balier, 1982). Il s’agit selon Rosenberg (1998) d’une dépulsionnalisation, c’est-à-dire d’un retour à l’excitation mortifère non symbolisée s’exprimant par le réel des affections somatiques.
De nombreux symptômes apparaissent donc au cours de cette période et sont le résultat de l’entrave à l’écoulement normal de l’énergie sexuelle qui se répercute sur la liaison pulsionnelle avec des conséquences plus ou moins graves sur la psyché, la vie imaginaire et le corps.
Parmi les troubles psychosomatiques qui sont fréquents notons l’hypocondrie. La douleur psychique, indicible, transformée en « douleur corporelle » vient traduire une « régression narcissique dépsychisante » (A. Green, 1993) ou une mobilisation narcissique négative, porteuse de souffrance.
Madame E. se plaint de douleurs sans aucune origine physiologique, sinon des origines spéculées. Les massages auxquels elle a recours et les traitements qui visent surtout les articulations et les tissus musculaires pourraient être vus comme des tentatives, réelles, de lier le corps ou de se lier au corps pulsionnel faute de pouvoir le faire par la voie fantasmatique.


La passion grand-maternelle

Certaines femmes ménopausées abandonnent presque totalement leur libidinal féminin, du fait que l’homme n’est plus investi érotiquement, ou ne l’a jamais été, ou l’a été davantage en tant que fils. Elles déplacent leur investissement libidinal dans une exacerbation du maternel. Ce sont les grands-mères abusives. Les femmes seulement grands-mères, avec une passion dévorante qui outrepasse la passion maternelle, que bien souvent elles n’ont pas éprouvée.


Le complexe de Jocaste

La femme pourrait tomber amoureuse d’un homme plus jeune qu'elle. Il s’agit d’une reviviscence du complexe d’Œdipe où l’objet incestueux devient le fils,
investi de toutes les qualités de l’idéal dont elle-même, petite fille, auréolait son propre père. Pour apaiser leur position phallique narcissique, la femme comme l’homme peuvent élire un nouvel objet d’amour beaucoup plus jeune qu’eux pour se rassurer de la survivance de leur pouvoir de séduction. Ainsi y aurait-il, chez certains, au mitan de la vie, un retour aux relations œdipiennes (J. Schaeffer, 2005). Deutsch parle d’une émergence de fantasmes incestueux liés au fils ou à la fille (H. Deutsch, 1944).
La littérature et le cinéma regorgent d’illustrations largement inspirées du réel. Et les exemples littéraires les plus cités se réfèrent à Colette et George Sand. Délaissée par son deuxième mari, Henri de Jouvenel, Colette vit une liaison passionnée avec le fils de celui-ci, âgé de dix-sept ans.
Toutefois, loin d’être pleinement assumés, les fantasmes incestueux peuvent parfois se révéler inadmissibles pour le moi. Une lutte contre eux peut alors s’engager, à la mesure de l’impact traumatique qu’ils engendrent. Toute fantasmatique sera étouffée, allant parfois jusqu’à éradiquer toute vie sexuelle.


L’homosexualité amoureuse

Il s’agit d’une relation avec une jeune femme, où prévalent les sentiments tendres et amoureux sur le sexuel et le génital. A travers sa partenaire, la femme voit son propre reflet de jeune femme. Simone de Beauvoir qui, a 55 ans, rencontre une femme de 18 ans en dit : « Les caresses sont destinées moins à s’approprier l’autre qu’à se recréer lentement à travers elle ».
La jeune femme en question pourrait aussi être la fille adolescente sur laquelle la mère exerce une emprise qui cache mal des tendances incestueuses, évoquant ainsi le mythe de Déméter.


La sublimation

À la ménopause, un décalage commence à se creuser entre la psyché et le soma, entre la libido et le corps. La première serait moins atteinte que le deuxième. Le désir persiste mais les fonctions organiques, y compris les fonctions génitales, ne suivent plus avec la même vitesse. Ceci pourrait créer un traumatisme qui prend une ampleur différente selon la présence ou l’absence d’autres investissements pulsionnels, y compris sublimatoires, qui accompagnent cette période ou la précèdent.
Simone Signoret nous dit : « C’est miraculeux d’accéder à des rôles de plus en plus beaux, et forts, chargée de votre mémoire et de vos expériences personnelles qui ont mis des rides sur votre visage. Elles sont les cicatrices du rire, des larmes, des questions, des étonnements et des certitudes qui sont aussi ceux de vos contemporains » (S. Signoret, 1980).
La ménopause est le temps le plus favorable aux investissements mettant en jeu les sublimations de tous ordres. On pourrait dire que, face au réel biologique, le symbolique prend la relève et la capacité créatrice vient, dans le meilleur des cas, sauver la situation, non sans encombre, car il y a un chemin à parcourir avant que cela n’aboutisse.
Nous nous interrogeons alors sur les facteurs psychiques essentiels qui seraient aptes à œuvrer dans le sens d’une remobilisation narcissique positive lors de la crise de milieu de vie chez la femme. Nous trouvons, d’une part, la solidité du narcissisme primaire, protecteur. Celui-ci autorise la liaison libidinale des impacts traumatiques ou des blessures narcissiques qui ne manquent pas de survenir lors du vieillissement et qui sont favorisés par notre culture moderne ; d’autre part, nous constatons une capacité de mentalisation établie grâce à des objets introjectés structurants permettant de faire un travail de deuil, celui d’une partie du moi, de la jeunesse précisément. Accepter cette perte permettra de se dégager de la position dépressive et de poursuivre des investissements en se réalisant autrement. C’est ainsi que l’activité sublimatoire vient se servir de la libido érotique comme d’une recharge énergétique avec laquelle elle défiera la pulsion de mort. Cette activité sublimatoire mettra la femme sur le chemin d’un nouveau départ qui sera, pour certaines femmes, considéré comme étant le premier choix qu’elles auraient fait vraiment pour elles-mêmes.
Madame S. : « L’important c’est de me retrouver moi-même, de faire des choix, des vrais, pour la première fois de ma vie. Je veux renaitre différemment, avoir un nouveau regard sur la vie, sur ce que j’aime et ce que je n’aime pas, mes croyances, mon travail, les gens avec qui je veux être. C’est cela l’important. »


Conclusion ; une crise nécessaire

Pour Jacqueline Schaeffer, l’absence de crise lors de la traversée des épreuves de la vie – celles de la perception de la différence des sexes, de l’Œdipe, de la puberté ou de la ménopause – peut être le signe d’un évitement de la conflictualité et de difficultés de remaniement psychique. Un appareil psychique flexible est celui qui se trouve capable d’affronter ces épreuves en les vivant pleinement (J. Schaeffer, 2005).
Les crises se situent toujours au carrefour du réel et du psychique. Il s’agit d’élaborer des angoisses et des pertes aussi bien intrapsychiques, fantasmatiques que réelles. A la ménopause, le réel biologique entraîne des remaniements du côté du maternel et du féminin érotique. A la différence du maternel qui est périodique et temporel, le féminin érotique est marqué par l’intemporalité de la pulsion sexuelle, par sa poussée constante. Le maternel est soumis à une horloge, il connait une fin, le féminin est une poussée sans fin. Si cette période est avant tout celle du deuil du maternel, elle n’est en aucun cas le deuil du féminin, mais au contraire la naissance d’une nouvelle forme de féminité, affranchie de toute contrainte. Le féminin n’est jamais accompli et, à l’image de la poussée pulsionnelle constante, le féminin est sans fin, toujours en devenir.

Merci

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Illustration : Irina Nass.



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